Esenin_Moscow_1922[1]

 

La confession d’un voyou

 

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter.

Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme

Tombant aux pieds d’autrui.

 

Ci-après la toute ultime confession,

Confession dont un voyou vous fait profession.

 

C’est exprès que je circule, non peigné,

Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.

Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer

L’automne sans feuillage de vos âmes.

 

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte

Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.

Je me contente alors de serrer plus fortement

De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux.

C’est alors qu’il fait si bon se souvenir

 

D’un étang couvert d’herbe et du rauque son de l’aulne

Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,

Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,

Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,

Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger   

Pour chaque injure de vous contre moi lancée.

 

Pauvres, pauvres paysans !

Sans doute vous êtes devenus pas jolis

Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.

Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant

Est le meilleur poète.

Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur

Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?

Il se promène en haut de forme aujourd’hui

Et en souliers vernis.

 

Mais en lui vit toujours l’inconvenance de l’ancienne

Souche de farceur villageois.

A chaque vache à l’enseigne des boucheries

Il commence de loin à faire son compliment ;

Et quand sur la grande place il rencontre un cocher,

Au souvenir de l’odeur de fumier dans les champs où il est né,

Il est prêt à porter la queue de chaque jument

Comme la traîne d’une robe d’épousée.

 

J’aime ma Russie.

 

J’aime immensément ma Russie.

Bien qu’en elle la rouille de la tristesse se penche en saule.

Elles me sont douceur, la gueule sale des cochons

Et dans la paix des nuits la voix sonore des crapauds.

Je suis tendrement malade de souvenirs d’enfance.

La torpeur, la moiteur des soirs d’avril hantent mes songes.

 

On dirait que notre érable pour se chauffer

S’accroupit devant le brasier de l’aube.

O quantes fois aux branches j’ai grimpé j’ai

Pour dénicher la pie ou le geai !

Est-il toujours le même, le chef tout en verdure ?

Et son écorce comme jadis est-elle dure ?

 

Et toi, mon ami,

Mon fidèle chien tacheté ?

La vieillesse t’a fait glapissante, aveugle,

Et tu traînes par la cour, tirant ta queue pendante

Et le flair oublieux des portes et de l’étable.

Oh ! qu’ils me sont chers tous nos jeux de gamins :

A ma mère je volais un quignon de pain

Et nous y mordions tous les deux tour à tour

Sans jamais nous dégoûter l’un de l’autre !

 

Je n’ai pas changé.

Comme mon cœur je n’ai pas changé.

En bleuets dans les blés mes yeux fleurissent dans mon visage

Etalant, paille dorée, la natte de mes poèmes

J’ai envie de vous dire quelque chose de doux :

« Bonne nuit !

« A vous tous bonne nuit ! »

Sur le pré crépusculaire la faux rouge du couchant

Ne tinte plus. Aujourd’hui me prend envie

De pisser par la fenêtre sur la lune.

 

La lumière est bleue, d’un tel bleu !

Dans un tel bleu même mourir ne serai pas un mal.

Qu’importe si j’ai l’air d’un cynique

Qui s’est accroché une lanterne au derrière !

Vieil et brave Pégase harassé,

Qu’ai-je besoin de ton mou trottinement ?

Ma caboche, tel un mois d’août, va s’écoulant

Goutte à goutte en vin de cheveux écumants.

 

Je veux être la jaune voile.

Tendue vers ce pays vers qui nous faisons voile.

 

Traduit du russe par Armand Robin

In, « Quatre poètes russes »

Editions le Temps qu’il fait, 1985

 

 

La confession d’un houligan

 

Chacun sait-il chanter ? Tomber comme une pomme

Offerte, à tout venant ?

C’est la confession très sincère d’un homme,

Confession d’un houligan !

 

Je vais tout dépeigné, avec, sur les épaules,

Une tête pareille à ma lampe à pétrole,

Car, vraiment, il me plaît d’éclairer de ma flamme

Un automne effeuillé, l’automne de vos âmes,

Comme de recevoir les pierres des outrages,

Pareils aux durs grêlons d’un violent orage.

Je sens ma tête en or osciller, que j’étreins

Toujours, toujours plus fort avec mes mains...

 

Oh ! Qu’il fait bon alors se rappeler le jaune

Et broussailleux étang, le cliquetis de l’aulne ;

Mon père et ma mère y sont encore qui m’aiment,

Se moquant de mes vers et de tous mes poèmes !

Moi seul je leur suis cher,

Tel leur champ ou leur chair.

Ils accouraient avec des fourches sans tarder

Pour chacun de ces cris dont vous me lapidez.

 

Ô pauvres, pauvres paysans !

Vous êtes, c’est certain, déjà vieillis et laids,

Et craignez toujours Dieu et les tristes marais.

Pourtant, si vous pouviez vous mettre dans la tête

Que ce fils, en Russie, est le meilleur poète !

Pour sa vie votre cœur se mettait à givrer

Quand il traînait pieds nus dans les flaques d’automne ;

Coiffé d’un haut-de-forme, à présent, c’est bien vrai,

En des souliers vernis ses pieds il emprisonne.

 

Mais il garde toujours sa fougue juvénile

De farceur villageois ;

Chaque enseigne de vache aux boucheries en ville,

Il salue avec joie.

Retrouvant les cochers sur la place, à nouveau

Il respire l’odeur du fumier sur la plaine ;

Très digne, il porterait les queues de leurs chevaux,

Tout comme s’il tenait de nuptiales traînes.

 

Oui, j’aime la patrie

Et tout m’y paraît beau :

Sa tristesse de saule ! oh, comme elle m’étreint !

La nuit, j’aime les voix sonores des crapauds,

J’aime jusqu’aux cochons et leurs malpropres groins.

 

Mon enfance, oh ! combien ton souvenir m’obsède !

En mes rêves, je vois des soirées d’avril tièdes.

Devant le grand brasier solaire à l’horizon,

Notre érable se chauffe, accroupi, dirait-on.

A ses branches grimpé, combien d’oeufs de corbeaux

Ai-je volé, mettant ma culotte en lambeaux !

Vêtu d’écorce dure, élève-t-il dans l’air

Son sommet comme avant, aussi haut, aussi vert ?

 

Et toi, chien préféré,

Mon ami véritable,

Dans la cour, la queue basse, encore te traînant

Ayant même oublié et la porte et l’étable,

Te voilà, de vieillesse aveugle et glapissant.

A ces espiègles jeux, je pense avec amour,

Quand, à ma mère, ayant pris un quignon de pain,

Nous y mordions tous deux et chacun à son tour,

Sans répugnance aucune, ainsi que des copains.

 

Je suis encore le même

De cœur, le même encor...

Les bleuets de mes yeux fleurissent mon visage

Ainsi qu’un champ de blé. Je veux en ce message

Vous dire quelque chose et de tendre et de fort :

« Bonne nuit à vous tous ! »

Le bruit se meurt sur terre

Fauché par le couchant aux prés crépusculaires.

 

La lumière est si bleue, elle est d’un bleu magique !

De mourir on n’aurait ni regret ni colère.

Qu’est-ce que cela fait si je parais cynique,

Et j’ai même accroché ma lanterne au derrière ?

 

Le vieux, le bienveillant et surmené Pégase,

Qu’ai-je à faire de lui et de ses embarras ?

En austère artisan, je suis venu sans phrases,

Je suis venu chanter glorifiant les rats ;

Et ma tête, pareille à ce début d’automne,

Bout, versant le vin clair de mes cheveux d’or blond...

 

Je veux être la voile jaune

vers le pays où nous voguons.

 

Traduit du russe par Katia Granoff

In, « Anthologie de la poésie russe »

Editions Gallimard (Poésie), 1993