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La belle que voilà

 

 

quand l'âge aura flétri ces yeux et cette bouche

quand trop de souvenirs alourdiront ce cœur

quand il ne restera pour bercer dans sa couche

ce corps aujourd'hui beau que des spectres moqueurs

 

quand la poussière infecte en recouvrant les choses

vêtira d'un linceul les désirs abolis

quand l'amour plus fané qu'en un livre une rose

ne sera plus qu'un nom sous des portraits pâlis

 

quand il sera trop tard pour n'être plus cruelle

quand l'écho des baisers et l'écho des serments

Décroîtront comme un pas la nuit dans une ruelle

ou le sifflet d'un train vers le noir firmament

 

quand sur les seins pendants le ventre qui se ride

Les mains aux doigts séchés durcies par les passions

Et lasses d'essuyer trop de larmes acides

Referont le bilan de leur dégradation

 

quand nul fard ne pourra mentir à ce visage

S'il se penche au miroir jadis trop complaisant

Pour se désaltérer comme au lac d'un mirage

Aux rêves du passé revécus au présent

 

La belle que voilà restera belle encore

Par la vertu d'un feu reflété constamment

aux vitres d'un château dont les salles sonores

seront hantées par ceux qui furent ses amants

 

La belle que voilà ainsi qu'une fontaine

Dont le flot toujours pur sur les marbres disjoints

S'écoule en entraînant d'ineffables sirènes

Pour perdre sa splendeur ne renoncera point

 

Rien ne disparaîtra des ciels qui se reflètent

Malgré la peau fripée et malgré les reins plats

Restera jalousée et présente à la fête

Jeune éternellement la belle que voilà

 

Tant de cœurs ont battu jadis à son attente

qu'une flamme est enclose en ce corps sans raison

qu'indigne de ces feux elle reste éclatante

Ainsi qu'à l'incendie survivent les tisons

 

(Youki 1930 poésie)

 

Destinée arbitraire

Editions Gallimard (Poésie), 1975

Du même auteur :

J’ai tant rêvé de toi (06/08/2014)

Les espaces du sommeil (06/08/2015)  

Ô douleurs de l’amour ! (06/08//2016)

Infinitif (06/08/2017)

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De la rose de marbre à la rose de fer (06/08/2019)

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