Miguel_Unamuno[1]

 

Pour après ma mort

 

     Vents de l’abîme,

rafales d’éternel ont secoué

le limon de mon âme :

sa face s’est troublée de la tristesse

du fond dormant,

et mes idées s’écoulent troubles,

terreuse ma conscience

et terni le cristal où fluent et fuient

les formes de la vie

et tout est triste

de la grande tristesse de ces lies.

 

     Ecoute, toi, qui lis ceci

après que je repose dans la terre,

alors que moi, qui l’ai écrit,

je ne peux plus, dans le miroir, me voir moi-même :

écoute et médite.

Médite, c’est-à-dire songe :

« Lui, cet épi si dru

où se serraient idées,

sentiments, émotions

désirs et répugnances,

sensations

et mots et gestes,

souvenirs, espérances,

joies et douleurs ;

lui, qui se disait moi, ombre de vie,

au temps a jeté cette plainte

qu’il n’entend plus ;

et cette plainte est mienne désormais

et non plus sienne. »

Oui, lecteur solitaire, qui fait cas

de cette voix d’un mort,

ces mots qui furent miens seront à toi,

ces mots

qui voleront peut-être

d’une autre bouche

sur ma poussière,

sans que les puisse entendre

leur source, qui fut moi.

 

     Quand je ne serai plus,

tu seras, toi mon chant !

Toi, ma voix enchaînée

à ce fil d’encre ;

souffle devenu chair,

double miracle,

prodige inégalé de la parole,

prodige de la lettre,

tu m’accables !

Se peut-il que tu vives plus que moi,

toi, mon chant ?

Œuvres, mes œuvres,

ô filles de mon âme,

pourquoi ne me donnez-vous votre vie ?

A votre sein, pourquoi

ma bouche ne peut-elle s’abreuver

d’éternité ?

Peut-être, mes doux mots, sonnerez-vous

dans l’air où flotteront,

- poussière – mes oreilles

qui juste en ce moment mesurent

votre cadence.

O mystère et terreur !

Sur la mer, long sillage étincelant

du navire coulé :

traces d’un mort !

Ecoute cette voix sortie de la terre

qui te dit à l’oreille

son secret :

« Je ne suis plus, mon frère ! »

 

     Reviens, reviens encore et me répète :

« Je ne suis plus, mon frère ! »

 

     Je ne suis plus. Mon chant, survis

et porte par le monde

une ombre de mon ombre,

mon néant !

Toi tu m’entends, lecteur ; moi, je ne m’entends plus :

banale vérité que, comme telle,

nous entendons tomber comme la pluie

et cependant,

pluie de tristesse,

goutte de l’océan

de l’amertume.

 

     Où iras-tu pourrir, mon chant ?

Dans quel recoin secret

s’exhalera ton dernier souffle ?

Car tu mourras aussi,

car tout mourra

et dans l’infini du silence,

l’espoir dormira pour toujours !

 

Traduit de l’espagnol par Mathilde Pomès

in, « Anthologie de la poésie espagnole »

Librairie Stock, 1957

 

Para después de mi muerte

 

Vientos abismales,

tormentas de lo eterno han sacudido

de mi alma el poso,

y su haz se enturbió con la tristeza.

del sedimento.

Turbias van mis ideas,

mi conciencia enlojada,

empañado el cristal en que desfilan

de la vida las formas,

y todo triste,

porque esas heces lo entristecen todo.

 

Oye tú que lees esto

después de estar yo en tierra,

cuando yo que lo he escrito

no puedo ya al espejo contemplarme;

¡Oye y medita!

Medita, es decir: ¡sueña!

«Él, aquella mazorca

de ideas, sentimientos, emociones,

sensaciones, deseos, repugnancias,

voces y gestos,

instintos, raciocinios,

esperanzas, recuerdos,

y goces y dolores,

él, que se dijo yo, sombra de vida,

lanzó al tiempo esta queja

y hoy no la oye;

¡es mía ya, no suya!»

Sí, lector solitario, que así atiendes

la voz de un muerto,

tuyas serán estas palabras mías

que sonarán acaso

desde otra boca,

sobre mi polvo

sin que las oiga yo que soy su fuente.

 

¡Cuando yo ya no sea,

serás tú, canto mío!

¡Tú, voz atada a tinta,

aire encarnado en tierra,

doble milagro,

portento sin igual de la palabra,

portento de la letra,

tú nos abrumas!

Y que vivas tú más que yo, mi canto!

Oh, mis obras, mis obras,

hijas del alma!

¿por qué no habéis de darme vuestra vida?

¿por qué a vuestros pechos

perpetuidad no ha de beber mi boca?

¡Acaso resonéis, dulces palabras,

en el aire en que floten

en polvo estos oídos,

que ahora están midiéndoos el paso!

¡Oh, tremendo misterio!

¡En el mar larga estela reluciente

de un buque sumergido;

¡huellas de un muerto!

¡Oye la voz que sale de la tumba

y te dice al oído

este secreto:

   ¡Yo ya no soy, hermano!

 

Vuelve otra vez, repite:

¡yo ya no soy hermano!

 

 

¡Yo ya no soy; mi canto sobrevíveme

y lleva sobre el mundo

la sombra de mi sombra,

mi triste nada!

Me oyes tú, lector?, yo no me oigo,

y esta verdad trivial, y que por serlo

la dejamos caer como la lluvia,

es lluvia de tristeza,

es gota del océano

de la amargura.

 

¿Dónde irás a pudrirte, canto mío?

¿en qué rincón oculto

darás tu último aliento?

¡Tú también morirás, morirá todo,

y en silencio infinito

dormirá para siempre la esperanza!

 

Poème précédent en espagnol :

Antonio Machado : Poésies de la guerre / Poesías de la guerra (20/07/21)