Antonio_Machado_por_Leandro_Oroz_(1925)[1]Antonio Machado dessiné en 1925 par Leandro Oroz Lacalle 

 

Poésies de la guerre

 

I

Entre nous deux, entre deux mers, la guerre,

plus profonde que la mer. En mon jardin

je regarde la mer, fermée par l’horizon.

Et toi, Guiomar, de ton promontoire,

 

tu vois une autre mer, la mer d’Espagne,

ténébreuse chantée par Camoens.

Peut-être, mon absence te tient-elle compagnie ;

à moi, déesse, ton souvenir fait mal.

 

La guerre frappa l’amour d’un coup sauvage.

C’est l’entière angoisse de la mort

avec l’ombre stérile de la flamme,

 

et c’est aussi le miel d’un amour tardif,

et l’impossible floraison de la branche,

qui a connu de la hache le tranchant froid.

 

 

II

 

Une main de haine, mon Espagne

- lyre ouverte, vers la mer, entre deux mers -,

a tracé des zones de guerre et des crêtes militaires

sur la plaine, la colline, le coteau et la montagne.

 

Les forces de la haine et de la lâcheté

coupent le bois de tes chênaies,

foulent les grappes d’or dans tes pressoirs,

moulent le grain issu de ton terroir.

 

Une autre fois – encore une fois ! – oh triste Espagne

ce que le vent recouvre et ce que baigne la mer

est jouet de la trahison ; ce qu’enferment

 

les temples de Dieu l’oubli le souille ;

et ce que le sein de la terre purifie

est offert à la convoitise. Tout est vendu !

 

III

Face à la palme de feu

tracée par le soleil, au couchant,

dans le soir silencieux

et dans ce jardin de paix

tandis que Valence fleurie

s’abreuve au Guadalaviar

 - Valence aux sveltes tours

dans le ciel lyrique d’Ausias March,

sa rivière changée en roses

avant de se perdre dans la mer ! –

je pense à la guerre.

La guerre survient comme un ouragan

par les landes du Haut Duero,

par les plaines de moissons

depuis l’Estrémadure fertile

jusqu’à ces orangeraies,

du ciel gris des Asturies

aux marais de lumière et de sel.

Je pense à l’Espagne, vendue à l’encan,

de fleuve en fleuve, de montagne à montagne, de mer à mer.

 

Traduit de l’espagnol par Jacinto-Luis Guereña

In, «  Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »,

Editions Gérard et Cie (Marabout Université), Verviers (Belgique),1969

 

Du même auteur :

 Il y a eu crime dans Grenade / El crimen fue en Granada (08/12/2015)

Aube sur Valence / Amanecer en Valencia (08/12/2016)

 

 

Poesías de la guerra

 

I

De mar a mar entre los dos la guerra

más honda que la mar. En mi parterre,

miro a la mar que el horizonte cierra.

Tu, asomada, Guiomar, a un finisterre,

 

miras hacia otra mar, la mar de España
que Camoens cantaba, tenebrosa.
Acaso a ti mi ausencia te acompaña.
A mí me duele tu recuerdo, diosa.
 
La guerra dio al mar el tajo fuerte.
Y es la total augustia de la muerte,
con la sombra infecunda de la llama.
 
y la soñada miel de amor tardío,
y la flor imposible de la rama
que ha sentido del hacha el corto frío.
 
 

                                                                                                                                             II


 
Trazo una odiosa mano, España mía
- ancha lira, hacia el mar, entre dos mares -,
zonas de guerra, crestas militares,
en llano, loma, alcor y serranía.
 
Manes del odio y de la cobardía
cortan la leña de tus encinares,
pisan la baya de oro en tus lagares,
muelen el grano que tu suelo cría.
 
Otra vez - ¡otra vez! – oh triste España,
cuanto se anega en viento y mar se baña
juguete de traición, cuanto se encierra
 
en los templos de Dios mancha el olvido,
cuanto acrisola el seno de la tierra
se ofrece a la ambición, ¡Todo vendido!


 

                                                                                                                                          III

 

 
Frente a la palma de fuego
que deja el sol que se va,
en la tarde silenciosa
y en este jardín de paz,
mientras Valencia florida
se bebe el Guadalaviar
- ¡ Valencia de finas torres,
en el lírico cielo de Ausias March,
trocado su río en rosas
antes que llegue a la mar! –
pienso en la guerra. La guerra
viene como un huracán
por los páramos del alto Duero,
por las llanuras de pan llevar,
desde la fértil Extremadura
a estos jardines de limonar,
desde los grises cielos astures
a las marismas de luz y sal.
Pienso en España, vendida toda
de río a río, de monte a monte, de mar a mar.
 
in, « Hora de España n.º XVIII, junio 1938 »
Barcelona, 1938

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