Xavier_Grall-2[1]

 

Le rituel breton

- poème lyrique –

Pour Ulysse, s’il revient en Armorique

 

Au far-west du monde européen

je te salue ma vigie hauturière

amer de mes lofs

aber de ma paix

varech de mes peines

     salut !

Dans la féria de l’été

je te célèbre

ô tumulte du monde

ô roc, ô lame, ô raz.

je te chante mon pays

dans la miséricorde des rias.

 

Te nommant, Armorique

je nomme le cap des hautes terres

te nommant, Armorique

je nomme le risque et la dérade

et le chemin des courlis

et l’espérance de Java

     et de Bali.

Te nommant, je nomme tout songe

et les Missouri bleus

et les Mékongs laqués.

Te nommant je dis les îles

et le vent et les joies déhâlées.

Ah me voici comme un malamock blessé.

 

J’ai des amitiés en fœtus plein la soute

j’ai des dorades mortes sur le pont

et la peau des Judas à la poupe.

Et je reviens à toi

avec ma solitude à mon mât.

Je me tiendrai ainsi sous ton amure

le cap sur l’évangile de la houle.

Mon Dieu, des Celtes tant perdus

et sans armure

ayez pitié.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Célébrer par toi la terre fabuleuse

- beau fruit pour belles dents –

par toi chanter les hautes mers tranquilles

et les prairies de corail

et la puissance du Horn.

Par toi, passerelle et médiatrice

joindre les Amérique et les corrals

et le soleil hellène

et l’atroce Népal.

Par toi, il me faut tout aimer.

Mon Dieu, des Celtes tant altérés

ayez pitié.

 

Je t’ai quittée, étoile de la mer

pour me gorger du monde entier.

Je me souviens de Rome, la belle fontaine

de Copenhague joueuse d’accordéon

de l’orphéon de Munich nazi

des cyprès de Kairouan.

 

A Médéa

- il y a Médée dans ce nom-là –

j’ai vu le matin empli de miel

la bouche des beaux soldats morts

au ciel vertical de mon Sahel.

Et que ne fussent-elles là tes mains de sel

pour laver leurs frais visages bâillonnés.

Mon Dieu, des Celtes tant assassinés

ayez pitié.

 

Mais j’ai vu rives plus rieuses que tes rives

chair plus bouleversante que ta chair

j’ai vu limon plus fraternel que tes grèves

et c’est toi que je loue ma terre charnelle.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

J’ai vu, ma veuve, ma chrétienne

les palmiers prier comme des muezzins

avec leurs poids de fruits et de palmes.

J’ai entendu les lauriers-roses

chanter des cantilènes d’amants

dans l’espace calciné du Tell.

Ô sanctuaire des oiseaux blancs

et des noyés

écoute sourdre la vie

par toutes les pores des grenades et des mangues.

Ô Sud, Sud, Sud bien-aimé

je veux te fiancer à Belle-Île

à Groix et à Molène

t’offrir des brassées de genêts

et des reposoirs de laine.

Ô Sud tant aimé

voici la fille du ponant

voici la presqu’île et le port

voici la vestale aux yeux de jusant

voici la chevelure en algue

la vigie de l’Occident la voici.

Mon Dieu, des voyageurs tant enivrés

ayez pitié.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Pèlerin de toute contrée

caravane de toute Mecque,

j’ai vu des archipels plus doux

que tes havres et que tes îles

et les larmes me viennent

d’avoir délaissé

tes yeux de pluie

et tes lèvres de dies irae.

Ô finistérienne morbide et religieuse

ô toi que je déteste et que j’adore.

 

Tu fus féodalité des capitaines

et des marins

c’est ton passé que je cherche

c’est ton naguère que je quête

quand l’aventure jetait son chanvre en fête

et ses ancres d’espoir

sur le pont des flottilles.

Marée haute, hautes mers

tes fils filaient à la course

quérir les butins d’or

et les gulf streams d’argent.

Te nommant, Armorique

je nommai ta liberté.

Te nommant, Armorique

je nomme la témérité des Celtes

ivres de femmes et d’orangers

ô ma marine, ô mon aventurière

oui je t’aimais

avant que le Code et la Loi

ne t’arrimassent au quai de leur immobilité.

 

Hurle pille bataille et prie

ô mère légendaire

qui désirais l’éden des vergers

et le premier matin du monde

sur le sable du temps.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Les hommes de l’huile et du négoce

t’ont prise dans leurs chiffres et leurs filets

toi ma dorade bleue

toi mon oiseleuse

toi mon îlienne.

Mais souviens-t’en

de tes matelots envergués dans l’ honneur

et le service

de tes paysans chevaliers

lesquels à Saint-Jean d’Acre

portaient un pourpoint d’ajonc

et de bruyère

sur leur poitrine en sang

ô les vainqueurs !

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Ma sauvage, de leur civilisation

de cendre et de papier

retire-toi

tu fus jadis l’hauturière

intacte et querelleuse

et tes amours d’Andalouse

ma Souveraine

couraient sur les goélettes

dans les typhons d’Asie.

Ô garde-toi de perdre le vent

et l’immense soleil rouge

des abordages et des pillages

protège-toi ma capitale

résiste et mords ma Souveraine.

 

Le monde est si beau

que j’en deviens fou.

J’ai vu les genèses

loin de tes feux

tu mugissais ma Marinière

dans tes cornes de brume

quand la lumière du grand Midi

jetait son litham dans mes oasis

et mes saharas bleus.

Alors je fus ton Infidèle

là-bas au cœur du bordj et du ksar.

 

Mais j’aurais aimé que dans ton sein de roc

vinssent chanter les canaris

et croître les oliviers

j’aurais aimé resculpter ton visage

dans l’argile berbère

et dans le bronze Targui.

 

J’ai vu, le sais-tu, les navires multicolores

mettre le cap sur les golfes de pollen

j’ai vu les boucaniers et les forbans

subjuguer des tribus impossibles

et captiver la lune dans des rets de diamant

et que ne fussent-ils là tes enfants

au regard de mouette

et que ne fussent-elles là tes filles

aux blancheurs de goéland ?

 

Il faut chaque jour gagner sa légende

il faut chaque jour célébrer la messe de l’univers.

 

Sauvage tu fus au temps passé

quand les galions de Londres

ou de Glasgow

crevaient leurs carènes

sur les récifs de Sein et Concarneau

tes femmes noires venaient cueillir

les fruits des îles

et ripailler aux chairs des gazelles exotiques.

Et tu dressais alors ton buste

sur les vêpres de la mer

ô toi ma sauvage

qui hurlais ton cantique

sur la croupe jaune des poulains

et le ventre impudique des poulpes.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Intègre tu le fus

soulevant dans tes landes

la lyre des bardes et des aèdes

octroyant aux ducs et aux rois

l’empire des lys

le lin des manoirs

et la force des caps

ô pays de romances

ô gerfaut de mes rêves

je veux célébrer l’essor et le rythme

de ton poème féal et féodal.

Mes contemporains vois-tu ne sont plus bons à rien

ils ne savent pas ce que veut dire le mot épopée

Mes contemporains vois-tu ne sont plus bons à rien

ils ne savent pas ce que veux-dire le mot Feroë.

 

Et c’est pourquoi je suis parti

quêtant des firmaments intacts

implorant les albatros et les matins lyriques

au creux des pays vierges

et relisant la genèse sur l’émotion des routes

et flairant l’éden sur le rire des lévriers

ô toi rejette ta gaffe loin de l’Occident

et allons là-bas où nous attend la geste

des banjos et des palétuviers.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Enfant tu me gavas de mélancolies

les lièvres déchirés

agonisaient dans les glaïeuls

et dans les monts d’Arrée

je m’en allais, manant en deuil

ô Vendredi saint des bêtes crucifiées

ô sang des gibiers innocents

ô croix des Christs en allés

ô glas de Bretagne

ô Léon, ô Trégor baptisés.

 

Garde la foi au tréfonds de ton âme

garde le blé et le raisin des croyants

et la noblesse de Compostelle

toi qui chaque soir sur la mer

relis la bible et le rituel

toi qui n’a jamais pu voir se lever le soleil

sans que jaillissent de ta gorge de Mai

les bannières des cerisiers.

 

Je te salue ma mère

dans les puissantes nefs

qu’érigèrent mes pères

marins de Cornouaille

et paysans des paluds

mes pères qui chantaient dans la mousson des brumes

la nostalgie des soleil et des Valparaisos perdus.

 

Garde en toi, préserve, ma mère

la religion de l’univers

et que de ta bouche de houle

jaillisse la rogation de toutes terres

ah, refuse ces messes modernes

où des militants tristes et navrés

ne savent plus chanter ni tressaillir

ô les vaincus !

 

Je te salue, toi l’ancienne

presqu’île d’archanges et de cormorans

toi dont la géographie

est une religion

et le rivage, une antienne.

 

Dis-moi quand partirai-je au Sud ?

dis-moi en quelles Palestines

profane-t-on la sépulture

dis-moi dans quelles boues

on traîne nos fées et nos ondines ?

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Cet aujourd’hui ne sait plus rêver

cet aujourd’hui ne sait pas ce que veut dire le mot île

et le mot Feroë.

Mon îlienne,

en ce siècle mathématique

technique

atomique

chimique

dis-leur le poème de la mer

le prodige du matin

et le miracle du vent.

Et dis-leur la jubilation des capitaines

qui s’en venaient de Madère

dans l’assomption d’une misaine.

 

Je ne suis pas de mon temps

je ne suis pas d’ici

j’appelle les beffrois au siècle des H.L.M.

j’appelle les alezans au temps des carrossiers

et je veux les bourgs et les pommiers

au temps de l’usine et des passages cloutés.

 

Cet aujourd’hui ne sait plus rêver

cet aujourd’hui ne sait pas ce que veut dire le mot île

et le mot Feroë

 

Je vous salue mes grands oiseaux

qui couvez dans mon cœur des élans maritimes

je vous salue brousse des houles

je vous célèbre forbans et paladins

je vous salue conquistadores

des Vahinés et des butins.

 

J’ai vu, Amer,

des eaux pareilles au lait

des chamelles rieuses

féconder les vallées chérifiennes

ô vie, ô séguias, ô glèbe femelle !

A Témara, près de Salé

j’ai pleuré sur la splendeur

des mers sarrazines désertées.

Et j’ai rêvé de toi, gardienne

de l’extrême Ouest.

Ah quand allierai-je à tes noroîts

le miel des aurores africaines ?

Ah quand allierai-je la vigueur de tes chênes

à la sensualité  des figuiers ?

 

Partir pour revenir à toi

voguer pour retrouver tes abers

te haïr pour férocement t’aimer.

 

Et ceci sera mon testament

à mes parents je lègue ce rituel

résidence de ma poésie

et ceci sera mon testament

à mes parents je lègue ma souvenance

des navires trépassés

qui s’en venaient comme des filles

d’Islande ou de Mauritanie.

 

Et ceci sera mon testament

à mes Berbères je lègue

les oiseaux des Glénans

et le sourire de Concarneau

à mes Berbères je lègue

l’allégresse des fontaines

et les printemps du pays Gallo.

 

Et ceci sera mon testament

à mes amis je lègue

l’alliance de l’Ouest et du Sud

le mariage des dolmens

et des mosquées

et les fiançailles des roses

d’avec les oliviers.

 

Notre-Dame des îles et Notre-Dame des goémons

Notre-Dame des navires et Notre-Dame des houes

Notre-Dame des marins et Notre-Dame des paysans

priez pour moi l’Infidèle pèlerin du monde entier

et priez pour moi dans vos pardons au centre de vos étés

Notre-Dame des mimosas et Notre-Dame des genêts

 

Notre-Dame des rias et Notre-Dame des manoirs

gardez votre fils en votre mémoire

et son âme en votre liturgie

j’ai vu là-bas mourir

les beaux soldats fiers

la bouche dans le soleil.

Ah, Notre-Dame des guerriers

ayez pitié.

 

Mais je graverai des stèles dans le soleil levant

mais j’écrirai des légendes sur les portes de l’Histoire

je laverai les morts au baptistère de l’Océan

et je les offrirai à la myrrhe des jusants et des soirs

ô Bretagne, Notre-Dame des noyés

les hommes ne trépassent point

qui ont aimé la mer.

Et si les cuistres célèbrent ta ville d’Ys

c’est qu’ils n’ont pas vu rouler les vins

au ponant des ports

et la liesse des vivants

à Camaret.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Je te salue cantate de pierre

et de haute marée

je te salue psaume du littoral

je te salue chorale des noyés millénaires

perdus dans les vaisseaux

couronnés de mystères

qui s’en venaient des Guadeloupes milliardaires

en creusant des prières

dans les entrailles des eaux.

 

Je te célèbre pavois des prince boucaniers

tannés au rhum brun des vents

je te célèbre Ouest, havre vert

des butins et des songes.

Il faut chaque jour gagner sa légende

il faut chaque jour célébrer la messe de l’univers.

 

Notre-Dame des printemps

quand dans l’aubier descendent les grives

et les ramiers dans les aulnes

des oiseaux du Levant et des Antilles

heureux,

s’en viennent aimer dans la rédemption

de tes îles.

 

Sous le vent

les marins parlent des Canaries

sous le vent

les terriens rêvent de Bali

les barques souquent leurs chaînes

et les cargos ont de gros yeux de buffle affamé

à l’écubier.

On va partir

good bye, kénavo.

 

je vous célèbre matelots des errances

je vous célèbre pirates

grands amoureux des terres

je vous célèbre anarchistes de l’univers

pêcheurs de lune et de trésors

ô vous les escrocs des anses

ô vous les ducs de la mer !

 

Et l’on reviendra

de l’Ohio ou bien de Porto

disant la geste et la Saga

aux filles de Lorient

et de Port Navalo.

Good bye, kénavo

nous allons respirer tous les parfums

nous allons danser la pavane de la mer

Dieu et le vent pour suzerains

nous allons fonder l’empire des paladins.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

*

Ô Bretagne ma demeure

il faut que survive

le kyrie dans mon âme de sel

idem il faut jeter au ciel

la drisse

des pietà et des miséricordes

idem il faut poursuivre les troménies

dans la croyance des bocages

idem relire les portulans

il le faut

idem faire son évangile

de la pensée du soleil

il le faut.

 

Et cependant, mère, aber

dans le suaire des grèves

roulent

des monceaux de chiens et d’enfants.

 

J’ai vu dans tes abysses

errer les cerveaux et les poulpes.

Ah quand ressusciterons les ossuaires pourrissants

dans le soleil des baies ?

Ah quand reviendront mes amis morts

ah quand reviendront mes chevreuils massacrés

mes chevaliers mes disparus mes trépassés ?

Ah quand dans les monts d’Arrée

surgiront les cèdres du Liban

les jasmins, les cyprès ?

 

Ah quand donc reviendront les poulains en fleurs

dans la féerie des colzas

et le bagad de Pâques à Tronoën et à Lanmeur ?

 

Mais moi je te chante mon pays

avec tes morts et tes vivants

et tes coques de pins et tes cargos de fer

je te chante, moi, Grall Xavier Marie

je te chante pour ta folie

pour tes bagages de rêves

pour tes Chouans, ô ma Celtie.

 

Il faut chaque jour gagner sa légende

il faut chaque jour célébrer la messe de l’univers.

 

Je te chante avec ma bouche dans la bouche de tes vents

je te chante avec mes mains dans la main de tes landes

je te chante, moi, Grall Xavier Marie

pour la liturgie de tes focs et la charité de tes misaines

pour tes marins perdus pour tes grèves de laine

et tes puissantes houles et tes doux paradis.

Notre-Dame des îles et Notre-Dame des goémons

Notre-Dame des navires et Notre-Dame des houes

Notre-Dame des marins et Notre-Dame des forbans

priez pour moi, l’Infidèle, pèlerin de tous les océans

et priez pour moi dans vos pardons au centre de vos étés

Notre-Dame des mimosas et Notre-Dame des genêts

priez pour moi à Raz, Molène et Douarnenez.

*

Ah quand je mourrai

enterrez-moi à Ouessant

avec mes épagneuls

et mes goélands

ah quand je mourrai

mettez-moi en ce jardin de gravier.

 

Ainsi soit-il

 

Le rituel breton

Editions Le Ponant, Rennes, 1965

Du même auteur : 

Solo (07/07/2014)

Allez dire à la ville (0707/2015)

  Les Déments (07/072016)

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