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Les tisserands de Silésie

 

Ils sont à leurs métiers, sombres, les tisserands,

Sans larme dans les yeux, mais les crocs menaçants :

Nous tissons, Allemagne, nous tissons ton linceul,

Nous y tissons ces mots : « Trois fois maudits soient-ils ! »

          « Nous tissons, nous tissons ! »

 

Maudit soit-il ce Dieu que nous avons prié

Dans le froid de l’hiver, quand nos ventres criaient ;

Vainement nous avons tenu et espéré,

Lui nous a bafoués et raillés et nargués –

          « Nous tissons, nous tissons ! »

 

Maudit soit-il, ce roi, ce roi des possédants,

Que n’a rendu moins dur aucun de nos tourments,

Qui nous a fait cracher le denier de nos sous,

Et maintenant nous fait tirer comme des loups –

          « Nous tissons, nous tissons ! »

 

Maudite soit encore l’hypocrite patrie,

Où ne prospèrent que la honte et l’infamie,

Où l’on étête tôt la moindre fleur venue,

Où de fanges pourries la vermine est repue –

          « Nous tissons, nous tissons ! »

 

La navette vole, le métier crie,

Nous tissons prestement et le jour et la nuit –

Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul,

Nous y tissons ces mots : « Trois fois maudits soient-ils ! »

          « Nous tissons, nous tissons ! »

                                                                   1844

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur : « Le pâle soir descend sur la mer... »  / « Abendlich blasser wird es am Meer... » (16/06/2020)

 

 

Die schlesischen Weber

 

Im düstern Auge keine Träne,

Sie sitzen am Webstuhl und fletschen die Zähne:

Deutschland, wir weben dein Leichentuch,

Wir weben hinein den dreifachen Fluch -

Wir weben, wir weben!

 

Ein Fluch dem Gotte, zu dem wir gebeten

In Winterskälte und Hungersnöten;

Wir haben vergebens gehofft und geharrt,

Er hat uns geäfft und gefoppt und genarrt -

Wir weben, wir weben!

 

Ein Fluch dem König, dem König der Reichen,

Den unser Elend nicht konnte erweichen,

Der den letzten Groschen von uns erpreßt

Und uns wie Hunde erschießen läßt -

Wir weben, wir weben!

 

Ein Fluch dem falschen Vaterlande,

Wo nur gedeihen Schmach und Schande,

Wo jede Blume früh geknickt,

Wo Fäulnis und Moder den Wurm erquickt -

Wir weben, wir weben!

 

Das Schiffchen fliegt, der Webstuhl kracht,

Wir weben emsig Tag und Nacht -

Altdeutschland, wir weben dein Leichentuch,

Wir weben hinein den dreifachen Fluch,

Wir weben, wir weben!

                                                  1844

Poème précédent en allemand :

Johannes Bobrowski :  Musique de village / Dorfmusik (26/04/2021)

Poème suivant en allemand :

Johann Wolfgang vonGoethe  : Rose sauvage / Heidenröslein  (23/06/2021)