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Il y a de la mort dans l’air

 

I

 

Mon pays navigue sur un fond de mer

Je me promène dans ses jeux de vagues

Sur les larmes éclatées

Les églantines sont des pirogues de verre

 

Mon pays est un vaisseau parti pour les étoiles

Le sang dedans maraude comme une folle

Paysage nivelé à zéro

Il y a de la mort dans l’air

 

Mon pays est un vieux banjo de sanglots

On y joue des larmes très méchantes

Un grand poids pèse sur notre terre

Il y a de la mort dans l’air

 

Au bout du ciel une page de cristal

Sur un fonds de mer s’affirme un pays de sang

Tout autour la boue rougie

Les plus belles morts sont de verre

 

II

 

     A minuit sonnant, un vaisseau de marbre entra dans le port, l’appel des

sirènes répercuté par toutes les cloches d’alentour devint comme une révélation

pour l’esprit du vagabond. On vit sortir des squelettes bancals portant l’insigne

des pirates d’Epinal. Des têtes armées de visières, des pieds torturés, des mains,

des yeux sans propriétaire les suivaient, innombrables petits chiens. Les

araignées conquérantes occupèrent immédiatement la rade et pendant qu’ils

pillaient les magasins, on leur construisit des baraquements de toile. Les

peintres appelés en hâte teignirent en rouge les voles décolorées du navire de

marbre ; ce qui prouve que la mort va jusqu’aux pierres.

                                                                                                                   (14mars 1946.)

 

In, Revue  « Seine »

76000 Rouen, 1946

Du même auteur :

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