FRANCE-1985-Ronsard-WALLIS-FUTUNA[1]

 

Les derniers vers

 

STANCES

 

J’ai varié ma vie en dévidant la trame

Que Clothon (1) me filait entre malade et sain,

Maintenant la santé se logeait en mon sein,

Tantôt la maladie, extrême fléau de l’âme.

 

La goutte ja (*) vieillard me bourrela (**) les veines,         (*) déjà      (**) tortura

Les muscles et les nerfs, exécrable douleur,

Montrant en cent façons par cent diverses peines

Que l’homme n’est sinon le sujet du malheur.

 

L’un meurt en son printemps, l’autre attend la vieillesse,

Le trépas est tout un, les accidents divers :

Le vrai trésor de l’homme est la verte jeunesse,

Le reste de nos ans ne sont que des hivers.

 

Pour longtemps conserver telle richesse entière

Ne force ta nature, ains (*) ensuit (**) la raison                  (*) mais    (**) suit

Fuis l’amour et le vin, des vices la matière,

Grand loyer (*) t’en demeure en la vieille saison             (*) récompense

 

La jeunesse des Dieux aux hommes n’est donnée

Pour gaspiller sa fleur : ainsi qu’on voit fanir

La rose par le chaud, ainsi mal gouvernée

La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir.

 

(1) Clothon est celle des trois Parques qui file le fil de la vie des hommes

 

SONNETS

 

I

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

 

Apollon et son fils (1), deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;

Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé (*),                  (*) fatigué

Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

 

Quel ami me voyant à ce point dépouillé

Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant la face.

 

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,

Je m’en vais le premier vous préparer la place.

 

(1) Le fils d’Apollon est Esculape, dieu de la médecine.

 

II

Méchantes nuits d’hiver, nuits filles de Cocyte (1)

Que la Terre engendra, d’Encelade les sœurs (2),

Serpentes d’Alecton (3), et fureur des fureurs,

N’approchez de mon lit, ou bien tournez plus vite.

 

Que fait tant le Soleil au giron d’Amphitrite ?

Lève-toi, je languis accablé de douleurs ;

Mais ne pouvoir dormir c’est bien de mes malheurs

Le plus grand, qui ma vie et chagrine et dépite.

 

Seize heures pour le moins je meurs les yeux ouverts,

Me tournant, me virant de droit et de travers,

Sur l’un ou l’autre flanc je tempête, je crie.

 

Inquiet je ne puis en un lieu me tenir,

J’appelle en vain le jour, et la mort je supplie,

Mais elle fait la sourde et ne veut pas venir.

 

(1) La rivière Cocyte est un fleuve de l’Enfer

(2) Encelade est un géant resté emprisonné dans le volcan de l’Etna, dont la fumée est son souffle.

(3) Alecton est l’une des trois Furies (divinités infernales qui apportent la folie aux hommes). Sa tête est

surmontée de serpents.

 

III

Donne-moi tes présents en ces jours que la Brume

Fait les plus courts de l’an, ou de ton rameau teint

Dans les ruisseaux d’Oubli (1) dessus mon front épreint (*),      (*) pressé

Endors mes pauvres yeux, mes gouttes et mon rhume.

 

Miséricorde ô Dieu, ô Dieu ne me consume

A faute de dormir, plutôt sois-je contraint

De me voir par la peste ou la fièvre éteint,

Qui mon sang desséché dans mes veines allume.

 

Heureux, cent fois heureux animaux qui dormez

Demi an en vos trous, sous la terre enfermés,

Sans manger du pavot, qui tous les sens assomme ;

 

J’en ai mangé, j’ai bu de son jus oublieux,

En salade cuit, cru, et toutefois le somme

Ne vient par sa froideur s’asseoir dessus mes yeux.

 

(1) Le Léthé, fleuve des Enfers dont les eaux avaient la propriété de faire oublier

leur passé terrestre aux âmes des morts, qui devaient les boire avant de le traverser

 

IV

Ah longues nuits d’hiver, de ma vie bourrelles (*),                 (*) féminin de bourreaux

Donnez-moi patience, et me laissez dormir,

Votre nom seulement, et suer et frémir

Me fait par tout le corps, tant vous m’êtes cruelles.

 

Le sommeil tant soit peu n’évente de ses ailes

Mes yeux toujours ouverts, et ne puis affermir

Paupière sur paupière, et ne fais que gémir,

Souffrant comme Ixion (1) des peines éternelles.

 

Vieille ombre de la terre, ainsi l’ombre d’enfer,

Tu m’as ouvert les yeux d’une chaîne de fer,

Me consumant au lit, navré de mille pointes :

 

Pour chasser mes douleurs amène-moi la mort.

Ah mort, le port commun, des hommes le confort,

Viens enterrer mes maux, je t’en prie à mains jointes !

 

(1) Coupable de plusieurs crimes il fut condamné par Zeus à être attaché avec des

serpents à une roue enflammée qui tournait éternellement dans les airs.

 

V

Quoi ! mon Ame, dors-tu engourdie en ta masse ?

La trompette a sonné, serre bagages, et va

Le chemin déserté que Jésus-Christ trouva,

Quand tout mouillé de sang racheta notre race.

 

C’est un chemin fâcheux, borné de peu d’espace,

Tracé de peu de gens que la ronce pava,

Où le chardon poignant (*) ses têtes éleva ;                      (*) piquant

Prends courage pourtant, et ne quitte la place.

 

N’appose point la main à la mansine (*) après                  (*) manche de la charrue

Pour ficher la charrue au milieu des guérets,

Retournant coups sur coup en arrière ta vue :

 

Il ne faut commencer, ou du tout s’employer,

Il ne faut point mener, puis laisser la charrue.

Qui laisse son métier n’est digne du loyer.

 

VI

Il faut laisser maisons et vergers et jardins

Vaisselles et vaisseaux (1) que l’artisan burine,   

Et chanter son obsèque en la façon du Cygne

Qui chante son trépas sur les bords Maeandrins (2).

 

C’est fait, j’ai dévidé le cours de mes destins,

J’ai vécu, j’ai rendu mon nom assez insigne :

Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe

Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.

 

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne

En rien comme il était, plus heureux qui séjourne,

D’homme fait nouvel Ange, auprès de Jésus-Christ.

 

Laissant pourrir çà bas sa dépouille de boue,

Dont le sort, la fortune, et le destin se joue,

Franc des liens du corps, pour n’être qu’un esprit !

 

(1) récipients particuliers destinés à un usage technique 

(2) Le Méandre est un fleuve d’Asie Mineure ( Turquie) qui se jette dans la mer Egée

 

 

POUR SON TOMBEAU

Ronsard repose ici qui hardi dès enfance

Détourna d’Hélicon (1) les Muses en la France,

Suivant le son luth et les traits d’Apollon :

Mais peu valut sa Muse encontre l’aiguillon

De la mort, qui cruelle en ce tombeau l’enserre,

Son âme soit à Dieu, son corps soit à la Terre.

 

(1)    Hélicon : Montagne de Grèce où résident les Muses

 

 

A SON ÂME

Amelette Ronsardelette,

Mignonette doucelette,

Très chère hôtesse de mon corps

Tu descends là-bas faiblelette,

Pâle, maigrelette, seulette,

Dans le froid Royaume des morts :

Toutefois simple, sans remords

De meurtre, poison, ou rancune,

Méprisant faveurs et trésors

Tant enviés par la commune.

Passant, j’ai dit, suis ta fortune

Ne trouble mon repos, je dors.

 

Les derniers vers,

Chez Gabriel Buon, 1986

Du même auteur :

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