ob_bd1002_alain-mabanckou[1]crédit photo Bozar

 

Les arbres aussi versent des larmes.  

III

s’il n’est de commencement

sans terme

le terme est le commencement

des choses

 

l’œil qui s’ouvre

déploie l’horizon des songes

 

la parole qui meurt

libère le champ du silence

 

le jour n’est que

la résurrection de la nuit

 

 

 

se succèdent les décennies

le vide s’écarte

comme le bâillement

d’un ciel de saison sèche

j’égrenne encore le chapelet

des heures

où le jour promenait sa magnificence

sur le visage illuminé

de tes savanes

 

 

 

mais où s’arrête le chant

de l’absence

sinon à l’aube d’une attente

d’une illusion

de recommencement

 

au nord

le froid déverse sa rigueur

blanche

sur les toits

 

les grues cendrées se sont égarées

dans leur émigration

elle n’ont pu atteindre

l’hémisphère Sud

elles vont se terrer

dans le creux des mégalithes

jusqu’aux prochains gazouillis

des sternes

 

 

 

là-bas  je l’imagine

les hommes épient l’aube

pour entreprendre l’abattage

des limbas

 

des champs immenses

livreront en offrande

leur virginité

et les pluies d’octobre

prêteront un autre bras

à la Loukoula

 

 

 

du crépitement des feux

de brousse

je retiens les lamentations

des épineux

la cendre éparpillée

et la débâcle d’un troupeau

de cerfs

 

 

 

dans la spirales

des saisons et des phénomènes

c’est la nature qui parle

à voix basse

le séquoia raconte son odyssée

millénaire

son écorce se fendille

et ses racines s’abandonnent

à la fatigue du terrain

l’ombre ensevelit ses feuillages

l’arbre tient encore obliqué

vers la source où se reflètent

les rides de son visage

 

 

 

bientôt tombera

la période de la cueillette

des corrosols

 

comme ces fruits

la patience aussi

est au seuil de sa véraison

 

elle quittera la branche

à la moindre bourrasque

pour n’être plus qu’une fumure

dans le bas-ventre évidé

de la terre arable

 

ici se sont les soleils

qui écaillent la constance

au point que

les rêves nomades

finissent par camper

sous l’ombre des filaos

 

 

 

je porte sur ma peau

les verrues de l’alternance

des époques

les saisons n’ont cessé d’égrapper

mon arbre généalogique

le vent a fracassé ses branches

et tous les fruits sont à présent

tombés

seules les feuilles mortes

suivent le courant de la Loukoula

jusqu’à l’embouchure

 

 

 

me reviennent en mémoire

des noms

des voix

 

l’herbe est si haute

que les sentiers d’autrefois

se brouillent

 

 

 

les champs de stèle

parsèment les sites

avec les vestiges des essarts de caféiers

et de maïs

 

derrière ce brise-vent

de papayers se faufile

l’ombre des pierres tumulaires

de Les Bandas

 

 

 

je ne doute plus de l’ombre

qui bouge

de cette présence tapie

dans les acacias

 

je ne doute plus

de l’épi qui tombe

de la résine sur le tronc

de l’arbre

 

 

 

il est encore dit

dans le village d’où je viens

que les arbres aussi versent des larmes

lorsque perdure

l’absence des oiseaux

sur leurs branches

 

 

 

le héron et l’outarde

me doivent des nouvelles fraîches

depuis la dernière intempérie

 

on me dit qu’ils ont perdu

leurs ailes en chemin

captifs des poteaux électriques

au cours d’une décharge

 

 

 

la soif sera au bout des lèvres

le jour trébuchera sur le flanc fissuré

de l’aurore

 

naîtra des cendres

de la désillusion

ce pays-là

 

le pays à venir

 

Les arbres aussi versent des larmes

Editions de l’Harmattan, 1997

Du même auteur :

A ma mère (28/03/2015)

Tant que les arbres s’enracineront dans la terre (21/04/2018)

Les arbres aussi versent des larmes. II (28/04/2019)

Les arbres aussi versent des larmes. I (28/04/2020)

Les arbres aussi versent des larmes. IV (28/04/2022)