AVT_Paul-Dirmeikis_1699[1]

火 Laudes du feu

 

Jeudi 23 mai 2013

                                                                          Le voyageur                   

 

On ne devrait écouter qu’une fois toute musique

une seule de même tout baiser se devrait d’être unique

rien ainsi ne pourrait miroiter ni porter sa peine

d’avoir changé & d’être estimé à l’étincelle

 

ne vivre que de premières fois tuer dans l’œuf tout refrain

n’être qu’une saison sur quatre un pas sur deux un seul matin

ne jamais relire tout saisir & calciner très vite

n’être qu’un mandala de sable que le vent disperse

dès le dernier grain déposé la double barre de mesure

briser les moules les marches à suivre les alinéas des lois

n’être qu’escarbille ni feu ni cendre ni rémanence

n’avoir ni descendance ni aïeux & ne transmettre

que le heurt des silex à peine & encore faudrait-il

embrasser pour naître à chaque fois un éclair inédit

naître seulement naître jamais renaître ni tirer

leçon d’une demeure ou d’une dérive ne pleurer

aucun corps d’aucun fleuve n’avoir la nostalgie

 

vous me faîtes sourire- avec vos manuels vos tutorats

tous vos il-faut-savoir-d’où-l’on vient-pour-savoir-où-l’on-va

fi des bonnes manières le temps nous l’avons inventé

le jour où de nous-même nous nous sommes désaccouplés

 

mais la tendresse direz-vous qu’en est-il des retrouvailles

des reflets sur les étangs & des bivouacs sur les rives

de l’enfance alors que faites-vous des feuilles qui tombent

des mains qui se tavèlent des cheveux jaunes qui blanchisent

qu’en est-il des caveaux de famille & de cette souffrance

à chaque instant des choses qui ont changé & du vouloir

graver au granit l’invisible fragrance du jasmin

 

que faites-vous de ces failles qui font de nous des hommes

y-a-t-il seulement de l’amour s’il n’est pas de mémoire

des lettres liées des soirs aux épaisses tentures icônes

enluminées de nos pleurs & des soupirs sur feuilles d’or

encollées aux joues caves des vents qu’en est-il de l’amour

si les murs des chambres sont nus si les pierres sont irriguées

par les eaux troubles de l’oubli par le cri originel

qui fait noces aussitôt avec les complaintes des oiseaux

 

& peut-on tout commencer sans jamais rien recommencer

avons-nous en nous assez de dieu pour n’être que semence

& d’avoir nul besoin sur terre d’un paradis perdu

 

 

samedi 25 août 2012

               Le chaudron                 

 

Dissimulé par l’évidence

comme l’argile par le bouquet

comme la mélodie par le pas

mon chemin se miroite

à l’appareillage des césures

à la pliure d’aile d’un verdier

vous ne voyez que le grain

la trame du plein midi

vous n’entendez que le frisson

du maïs son froissis de sexe

le trille des senteurs rouges

quand on retrouv e une lettre

quand l’esprit se couche

contre le flanc des enfants

qui ont oublié l’heure

 

dissimulée par la mission sacrée

dont les ajoncs se prévalent

dans les crépuscules figés

par leurs victoires dérisoires

ma terre se dérobe à vos pas

se frange d’un ourlet d’oubli

& se creuse comme un rein

travaillant sous la nuit

vous passez sans la voir

autrement qu’en parure

de brouillards familiers

vous ignorez les feuillages

secoués par les songes

vous dédaignez mon front

& sa couronne d’aurores

 

dissimulée par la brillance

des abîmes & des armes

par la clameur des essaims

la palpitation des puissants

l’incroyable blanche des blés

ma voix qui n’est pas ma voix

est foulée sous vos talons

les taons qui piquent le flanc

des bêtes endormies

ont butiné aux veines

qui sillonnent nos prières

vous méprisez l’instant

où se cognent les silex

où bigorne le cœur

aux noces de l’abandon

 

 

samedi 18 août 2012

     l’augmentation  

 

Que soit louange chaque pierre soulevée

révélant les rêves sous laquelle ils grouillaient

 

que soient louanges les hauts vents qui se lèvent

aux pieds des séditieuses moissons au front blessé

 

que soit louange chaque instant à tes lèvres

comme un fruit plus carminé que ta patience

 

que soient louanges tes longs doigts désengourdis

pinçant les cordes entre les hommes trop tendues

 

que soit louange ton pas lent qui s’allonge

toujours davantage à tes guerrières saisons

 

que soient louanges tes nuits qui ont hébergé

les nuées de mots qui ont après disparu

 

que soit louange ta répugnance à mourir

en ne laissant que ta voix aux bêtes cachées

 

que soient louanges tes paumes si calleuses

quand le jour frotte sa joue entre leurs parois

 

que soit louange ta tristesse sans cause

qui méduse l’envolée des alouettes

 

que soient louanges les branches que tu brises

d’un amour plus translucide que la grêle

 

que soit louange la flambée de tes pensées

réinventant l’abécédaire du lendemain

 

que soient louanges les planches que tu cloueras

loin des claies au ponton de tes embarquements

 

que soit louange le feu secret de ton ange

plus impertinent que l’âge des promesses.

 

 

Mercredi 8 mai 2013

la durée

 

Encore & encore le corps s’allonge s’étend

pour atteindre l’empan des pensées & des pluies

être tel qu’une pietà sur la paume du jour

 

encore & encore le corps s’en va nous quitte

du merisier choient comme neige les pétales

de ses cotons de fée & se pose toujours

cette question sans réponse de la durée

du sommeil au milieu des filaments du ciel

 

encore & encore le corps s’écoute & goutte

tel un robinet mal serré hélas nos bras

n’y peuvent rien pour retenir au quai le train

qui part même la tendresse la plus animale

même les élégies d’orphée les mieux tissées

aux vignes grenat des vieux murs & des baisers

 

encore & encore le corps tremble & se dévêt

avant de rejoindre au sol ces autres traces

de pas avant de glisser dans le froid des draps

ses saisons tavelées & moches à en chialer

entre les galets des souvenirs il passe

le fil de l’eau vieille brodeuse cousant le temps

 

encore & encore le corps se croit s’invente

pour bluffer les ombres qu’il a laissées errer

dans ces chambres où trop longuement il s’allongea

dans cette léthargie que l’on dit si proche

de la mort & plus poussiéreuse qu’un angle

d’église ou qu’une promesse de rendez-vous

 

encore & encore le corps endure & s’étaye

pour passer des heures lâches & grises le gué

dans un ciel détricoté en plis d’étourneaux

si se fait le besoin d’une main courante

il descendra pourtant en levant son regard

 

encore & encore le corps s’affaisse & fléchit

il s’accroche à ce toujours à cette braise

qui dit-on dure au plus intime de la chair

mais c’est aux vents n’est-ce pas que l’arbre obéit

de même le corps prend son ordre aux plus secrets

des chants aux plus insaisissables distiques

 

encore & encore le corps ignore & se tait

 

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Les belles choses

L’Eveilleur, 22190 Plérin

Du même auteur :

Laudes du bois (20/04/2019)

L’Epaule d’Orphée (21/04/2020)

L’anneau des frontières (I-XI) (21/04/2022)