0[1]

La grièche d’été

 

En rappelant ma grand folie

qui n’est ni gente, ni jolie

mais est vilaine

et vilain celui qui la conte,

me plains sept jours en la semaine

et par raison.

Jamais nul ne fut si perdu !

En hiver toute la saison

j’ai tant œuvré

et je me suis tant appliqué

qu’en oeuvrant n’ai rien recouvré

dont je me couvre.

C’est fol ouvrier et folle œuvre

qui par son travail rien ne gagne :

tout tourne à perte

et la grièche est si experte

qu’« échec » dit « à la découverte »

à son servant

qui n’a plus alors nul recours.

Juillet lui semble février.

.......................

Tant sont venus

des gens qu’elle a retenus ;

tous ceux de sa troupe sont nus

et déchaussés ;

et par les froids et les chaleurs,

même le plus grand sénéchal

n’a robe entière.

C’est la façon de la grièche

qu’elle veut avoir gent légère (*)                           (*) légèrement vêtue

 

à son service :

une heure en cotte, une autre en chemise.

Telle gent aime, je vous dis,

trop hait riche homme :

à point le tient, à poing l’assomme.

En peu de temps il sait la somme

De son avoir ;

Pleurer le fait son ignorance ;

Il n’a souvent que du gruau

quand les autres ont de l’avoine.

Tremblé m’en a la grande veine.

De leur conduite, vous dirai :

j’en ai assez,

souvent j’en ai été lassé.

Mi-mars quand le froid est passé

Ils (*) notent (**) et chantent ;                   (*) les musiciens, (**) jouent de la musique

Les uns et les autres se vantent

Que, si deux dés ne les enchantent,

Ils auront robe.

L’espérance les sert en ruse

et la grièche les détrousse ;

la bourse est vide.

.................

Ailleurs leur esprit doit aller,

car deux tournois,

trois parisis, cinq vienois

ne peuvent pas faire un bourgeois (1)

d’un pauvre nu.

..........................................

Et avril entre,

et ils n’ont rien à part leur ventre.

Mais ils sont vite et prompts et prestes

s’ils ont enjeu.

lors vous les verriez s’affairer

à prendre et à jeter les dés :

voici la joie !

Il n’y a pas si nu qui ne s’égaie ;

plus sont seigneurs que rats sur meule

tout cet été.

Trop ont grande froidure été ;

or Dieu leur a prêté un temps

où il fait chaud,

nulle autre chose les occupe :

ils savent tous marcher pieds nus.

 

 

(1)     Jeu de mots ; bourgeois désigne aussi une monnaie

 

Traduit du vieux français par Serge Wellens

in, Revue « Poésie 1, N°7 »

Librairie Saint-Germain-des-Prés, éditeur, 1969

Du même auteur :

Le dit des ribauds de grève / Le diz des ribaux de grève (08/04/2019)

La grièche d’hiver / La griesche d'yver (08/04/20)

La pauvreté Rutebeuf / La povreté Rutebeuf (08/04/2022)

 

 

La griesche d’este

 

En recordant ma grant folie,

Qui n’est ne gente ne jolie

Ainz est vilaine

Et vilains cil qui la demaine,

Me plaing set jors en la semaine

Et par reson.

Si esbahiz ne fu mes hom,

Qu’en yver toute la seson

Ai si ouvré

Et en ouvrant m’ai aouvré

Qu’en ouvrant n’ai rien recouvré

Dont je me cuevre.

Ci a fol ouvrier et fole oevre

Qui par ouvrer riens ne recuevre :

Tout torne a perte ;

Et la griesche est si aperte

Qu’ « eschet » dit à la « descouverte »

A son ouvrier,

Dont puis n’i a nul recouvrier.

Juingnet li fet sambler février.

............................................................

Tant a venu

De la gent qu’ele a retenu,

Sont tuit cil de sa route nu

Et tuit deschaus ;

Et par les froiz et par les chaus,

Nés li plus mestres seneschaus

N’ont robe entiere.

La griesche est de tel manière

Qu’ele veut avoir gent légiere

En son servise :

Une eure en cote, autre en chemise.

Tel gent aime com je devise,

Trop het riche homme ;

S’aus poins le tient éle l’assomme.

En cort terme set bien la somme

De son avoir :

Plorer li fet son nonsavoir ;

Sovent li fet gruel avoir,

Qui qu’ait avaine.

Tremblé m’en a la mestre vaine.

Or vous dirai de lor couvaine :

J’en ai assez.

Sovent en ai esté lassez.

Mi marz, que li frois est passez,

Notent et chantent ;

Li un et li autre se vantent

Que, se dui dé ne les enchantent,

Il avront robe.

Espérance les sert de lobe,

Et la griesche les desrobe :

La borse est vuide.

...............................................................


Aillors covient lor pensrers voise,

Quar dui tornois,

trois paresis, cinq vienois

Ne pucent pas fère un borgois

D’un nu despris.

.........................................................

Et avril entre,

Et il n’ont riens defors le ventre.

Lors sont il viste et prunte et entre

S’il ont que metre ;

Lors les veriiez entremetre

De dez prendre et de dez jus metre :

Ez vous la joie !

N’i a si nu qui ne s’esjoie ;

Plus sont seignor que ras sus moie

Tout cel esté.

Trop ont en grant froidure esté ;

Or lor a Diex un tens presté

Où il fet chaut,

Et d’autre chose ne lor chaut :

Tuit ont apris aler deschaut.