Lorand-Gaspar[1]

Sidi-Bou-Saïd

 

Enclos de feuilles –

dans les ajours, ciel et mer

quelques scintillements.

 

Ailes et appels,

trajectoires hâtives,

pourtant précises, indiscutables.

 

Dans la fontaine de la danse

l’écriture sans encre

des lois éternelles.

 

Puis un couple allumé par l’amour

s’abat dans l’ombre –

le mouvement démembré

amas de battements

noué, dénoué

 

Et la longue couture ravie

des voix en sourdine

chemin en lacis

d’une aiguille liquide,

de deux, d’une multitude –

 

trouées dans l’ombre

où monte la lumière.

 

Tout en haut des murs immobiles

un carré de bleu distraitement

nous boit –

 

 

 

Ce soir en haut des collines

la terre, les eaux, la lumière arrêtées –

et l’air se laissant toucher

peau légère usée par les meules.

 

Les hommes sont ailleurs.

Un merle a appelé deux fois dans l’arbre,

plus loin un chien, la caresse d’une herbe.

Bruits clandestins, à l’écart

du grand cristal inutile

où se répète le temps.

 

Dans ce corps sombre tant de lèvres

ont tant de fois baisé le jour –

sur ces reins meurtris, enneigés

d’un bonheur que si vite émiette le vent

une couleur que l’œil n’arrête pas - 

 

 

pour Árpád Szénes

Depuis tant d’années je lave mon regard

dans une fenêtre où ciel et mer

depuis toujours sont sans s’interrompre

où leurs vies sont un, sont innombrables

sont une fois encore dans mon âme

un champ magnétique d’épousailles

une goutte de lumière-oiseau

 

Depuis tant d’années je demande

à la première couleur si fraîche

sur les lèvres humides de nuit

d’être la peau et d’être la pierre

où mes doigts rencontrent le secret,

ce savoir qu’ils sont et celui qui est

des tonnes infinies de lumière.

Du plus pâle au tranchant du plus sombre

sans s’interrompre entre sang et pensée

entre feuille pinceau étendue

corps de liquide musique à jamais –

 

Raouad

 

Je ne sais où commence le ciel

où se termine la mer.

Désirs bleus et gris

se croisent en haute étendue

et se boivent –

 

Couché dans le mouvement

une lame d’acier cru

plus avare encore de mots.

Comment séparer ce qui danse

dans ta vue et le frisson ou la paix

d’un muscle de lumière ?

 

 

Sur le pelage ocre-jaune

amer dans la brume de septembre

un homme se penche sur la page

d’eau lisible dans son sang –

 

avance sans que rien ne bouge

vers une source que tu ne vois pas

dans les eaux sans commencement.

 

 

 

Est-ce lui ? est-ce la mer ? ou le ciel ?

la morsure du poignard dans le jour

la blessure de l’épervier jeté

lacis de nerfs dans l’eau allumé –

miroir et lumière aussitôt guéris.

 

Et quelle aisance, quelle précision ?

Elles gouvernent remous et courbures

de l’eau, de l’air, de la nage et du vol

le sol raviné, les ardeurs du vert

 

verts et bleus

âme ou aile

déplient la haute étendue –

 

Linaria

 

Parfum de terre nue.

Vingt maisons blotties au creux de la rocaille

toutes fenêtres dehors.

Soir : le ciel sur l’eau appuyé

des filles noires, des rires, des chuchotements.

 

La nuit est un monde grand de vingt chambres

penchées sur le halo des lampes à pétrole.

 

 

 

Une chapelle blanche

une vieille en noir

y brûle de l’encens.

 

Une taverne

des bras d’hommes pèsent sur les tables,

lourds de filets et de rames.

Ombres immenses jetées sur les murs

odeurs de poisson, des rires, des jurons –

l’huile vivace court dans les membres

la danse !

 

 

 

lentement elle cherche son corps

son âme entre les bris de verre

se tend tout à coup et jaillit dans l’or

où de mêle le sang harponné.

 

Les voix aussi se cassent

les carafes brillent dans les yeux.

 

Quelqu’un regarde au large –

tant de nuit pour vingt regards à peine.

 

Patmos et autres poèmes

Gallimard éditeur, 2001

Du même auteur :

La maison près de la mer, II (29/03/2016)

Patmos (29/03/2017)

Nuits (29/03/2018)

La maison près de la mer, I (29/03/2019)

Amandiers (29/03/2020)