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Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre,

Consacrée au repos. Ô silence de l’ombre,

Qui n’entends que la voix de mes vers, et les cris

De la rive aréneuse où se brise Téthys.

Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre.

Comme un fier météore, en ton brûlant délire,

Lance-toi dans l’espace ; et, pour franchir les airs,

Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs,

Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme.

Mes vers impatients, élancés de mon âme,

Veulent parler aux dieux, et volent où reluit

L’enthousiasme errant, fils de la belle nuit.

Accours, grande nature, ô mère du génie ;

Accours, reine du monde, éternelle Uranie.

Soit que tes pas divins sur l’astre du Lion

Ou sur les triples feux du superbe Orion

Marchent, ou soit qu’au loin, fugitive, emportée,

Tu suives les détours de la voie argentée,

Soleils amoncelés dans le céleste azur.

Où le peuple a cru voir les traces d’un lait pur,

Descends ; non, porte-moi sur ta route brûlante,

Que je m’élève au ciel comme une flamme ardente.

Déjà ce corps pesant se détache de moi.

Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi.

Terre, fuis sous mes pas. L’éther où le ciel nage

M’aspire. Je parcours l’océan sans rivage.

Plus de nuit. Je n’ai plus d’un globe opaque et dur

Entre le jour et moi l’impénétrable mur.

Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle

Dans les torrents profonds de lumière éternelle.

Me voici sur les feux que le langage humain

Nomme Cassiopée et l’Ourse et le Dauphin.

Maintenant la Couronne autour de moi s’embrase.

Ici l’Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase.

Et voici que plus loin le Serpent tortueux

Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.

Féconde immensité, les esprits magnanimes

Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes,

Abîmes de clartés, où, libre de ses fers.

L’homme siège au conseil qui créa l’univers ;

Où l’âme, remontant à sa grande origine,

Sent qu’elle est une part de l’essence divine… »

(L’Amérique. Fragment II)

 

 

In, « Poésies choisie de André Chénier »

Clarendon Press, Oxford University,1907

Du même auteur :

« Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre » (03/09/2014) 

La jeune Tarentine (03/11/2015) 

Néère (03/11/2016)

Le Jeu de Paume (03/11/2017)

A Abel (21/03/2020)