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Tombeau de Lunven

 

1

la terre à présent a mangé ton corps

ta viande en bouillie autour de tes os

ta jeune énergie devenue charogne

ta tête cassée comme un œuf pourri

là-haut ta fenêtre est encore ouverte

indifférente à ton saut à l’envers

à quoi pensais-tu ces quelques secondes

juste avant le choc contre le trottoir

tes bras repliés contre ton visage

et déjà le corps devenu son reste

les os éclatés déchiraient ta viande

masse tuméfiée comme ramollie

suintant une sanie innommable

une glaire épaisse avec peu de sang

tes vêtements n’étaient plus que ton sac

et c’est là dedans qu’on t’a ramassé

pauvre tas humain jeté sur brancard

avec étiquette en vue de la morgue

espérons qu’il n’y a plus de conscience

de ce que tu fus dans ce que tu es

sinon à quoi bon sauter dans le vide

 

2

quand a commencé la danse macabre

toi seul dans la pièce et ton va-et-vient

l’envie d’apaiser ton cerveau furieux

un trop plein de mots qui se bousculaient

puis soudain le calme et le testament

relu et posé sur la cheminée

savais-tu déjà ce que tu ferais

encore un regard vers la toile en cours

depuis quand es-tu hanté par ces formes

mêlant le métal et l’anatomie

tu t’agaces tu ouvres la fenêtre

tu t’assieds en bas dos contre le vide

tes pieds son bien tournés vers l’intérieur

soudain ils se dégagent des pantoufles

qui restent là dans le sens de la vie

alors que tu bascules vers le ciel

mais ce n’est qu’un trou avec trop d’en-bas

le dur le brutal de la terre basse

ton crâne fêlé tes os éclatés

tu n’es plus qu’un tas de mauvaise viande

un épouvantail contre le suicide

 

3

tu as voulu démaquiller la mort

pour cela commencer par une image

tas de viscères en fleurs sur la poitrine

la tête au-dessus de la floraison

toute ahurie d’être restée intacte

plus bas trous dans la chair et os cassés

la bouche de la mort entre les jambes

plus loin tombé du dos un bout de chair

on en devine le gélatineux

et la fermentation bien avancée

ce que voient les yeux n’est que dans les yeux

disais-tu en te moquant de toi-même

on a le dégoulis mais pas l’odeur

cette fumée n’appartient qu’au cercueil

aucun moyen de la représenter

sauf à créer la charogne mentale

mais pas de mots assez avariés

pour singer justement la pourriture

il ne reste qu’à contempler l’image

se demander si la prémonition

dicta ceci sans écarter le saut

 

4

combien de secondes dura ta chute

que peut-on penser en si peu de temps

quel mot fusa quand ton corps éclata

rien ne peut apaiser le survivant

il fantasme le choc le dernier cri

il veut en finir enfin oublier

il sait l’affreux fracas puis le silence

il a refermé la fenêtre et vu

vu la hauteur éprouvé le vertige

contemplé tes savates à contre-mort

puisque tournées dans le sens de la vie

que faire maintenant de l’abandon

peinture et amitié le même sort

pas question pour moi de ton héritage

j’attends ton signe depuis l’au-delà

impensable qu’il ne survienne pas

ce que tu fus engage qui tu es

la lumière est douce dans l’atelier

propice à l’arrivée de ton message

il faut en finir avec l’impensable

ce que la langue évite de nommer

 

5

toujours surpris qu’on répare les morts

nul ne les voit pourtant dans leur cercueil

tu as échappé à l’exposition

nous n’avons rien vu d’autre que ta boîte

rien n’indiquait ce qu’elle contenait

tes restes bien sûr mais sous quelle forme

un tas viandeux du déchet de cadavre

ou ton vrai corps tout reconstitué

le bois verni plaidait  pour l’illusion

aucun besoin d’y soigner l’invisible

je pensais à ton goût pour les rouages

les greffes d’organe et de mécanique

ces corps conçus pour braver l’entropie

toi maintenant devenu mystérieux

en attendant d’être mis dans ta tombe

pourquoi croiser des questions inutiles

quand il est très clair que les jeux sont faits

le curé semblait s’agiter ailleurs

et balançait en vain son goupillon

il n’aspergeait que notre désespoir

de devoir taire ici notre révolte

 

6

as-tu économisé l’agonie

on a dit de toi tué sur le coup

ce cou qui tue et que n’exprime pas

l’éclair intérieur qui ferait la somme

à quoi bon vouloir penser l’impensable

pourrait-il au moins dévier la perte

chasser un peu les images mauvaises

celle surtout du crâne qui éclate

celle du corps devenu tas sanglant

toujours cela fait la scie dans la tête

tantôt comme pour repousser l’horreur

tantôt pour en exciter la présence

je vois monter une fumée pensive

elle cherche à noyer l’ultime image

celle qui n’existe pas mais le voudrait

la dernière telle qu’on l’imagine

dans le désir d’être là jusqu’au bout

tout cela n’est que pauvre excitation

avant le retrait dans la solitude

les amis parfois portent le cercueil

nul ne les invite à creuser la tombe

 

7

comment cesser de voir ce qu’on a vu

la peau qui s’affaisse la chair qui coule

souvent cela nous occupe la tête

était-ce dans un livre ou dans un film

on distingue bien la peau du cadavre

les grosses gouttes la sueur de sang

nul ne t’a vu plonger de ta fenêtre

pas de témoin pas de choc partagé

aucun de tes amis n’aime en parler

ils ont tous peur de ton mauvais exemple

qui d’entre nous alla te reconnaître

personne ici n’a envie de savoir

nous craignons tous une image précise

car il faudrait avaler son abîme

sauter en dehors puis tomber dedans

de nos illusions il ne reste rien

l’air de nos pensées s’en va en fumée

les mots tombent derrière ce rideau

ils ont fini de branler dans nos bouches

trop cariés pour être réparés

après avoir mâché du souvenir

 

8

la mort a fait de toi un tas informe

une atroce bouillie sur un trottoir

je n’ai rien vu et ne cesse de voir

un an jour pour jour après Unica

je ne sais combien après Réquichot

dont tu admirais l’oeuvre et la conduite

ni combien avant Deleuze et Vuarnet

ces noms triste couronne mortuaire

non pour bâtir macabre compagnie

mais pour recouvrir la chose sanglante

qui toujours fermement dans ma pensée

il faudrait que le nom soit comme un os

un fétiche suspendu dans la tête

et non ce clou qui met à vif la plaie

avec des défécations de douleur

la vue du cercueil n’a rien apaisé

il dissimulait l’état du cadavre

tel qu’apprêté pour le dernier voyage

le voir aurait pu tuer les images

de chairs broyées ou mâchées par le choc

de cerveau coulant du crâne cassé

 

9

quelle intention derrière ce tableau

pas souvenir d’un sourire ironique

quand tu me fis tout à coup ce cadeau

il ne ressemblait à aucun autre

ce que je fis peut-être remarquer

pas sûr que je l’ai vraiment regardé

ni ce soir là ni les années suivantes

je redoutais son explosion charnelle

dans un flou de formes et de couleurs

je savais sans savoir que je savais

j’évitais ces poumons mis en panache

ce tas de tripaille jailli du ventre

le trou creusé au profond de la cuisse

les bras les mains noyés dans un magma

le profil dirait-on fut écrasé

tête plantée sur désastre organique

mon regard a peur de ses découvertes

il avance recule et se détourne

craignant d’apercevoir l’image vraie

celle qui fut ici vécue d’avance

dans le présent sans bords de la vision

 

10

ce trou dans le dos ces flancs déchirés

ces masses sanieuses pleines de sang

le bassin broyé par je ne sais quoi

on sent que souffle ici une épouvante

mais à qui  ce corps noyé dans l’espace

il fut jeté là après le supplice

vague espoir de découvrir par ici

l’acte risqué d’une conjuration

mais rien ne peut changer l’irréversible

et ta mort en est la confirmation

son manque garde en vie le disparu

il respire de me couper le souffle

il est là soudain de n’être plus là

brusque violence et seulement intime

pas même alors une image présente

pourtant quelque chose est venu en tête

a serré la gorge et saisi le cœur

puis tout se retire à perte de souffle

comme lentement arraché au corps

le visiteur reste dans les parages

puis s’écarte comme on ferme les yeux

 

11

dans quel avant demeurent les images

ce qu’elles représentent est leur présent

l’acte inscrit est à jamais immobile

la violence y est sans réalité

mais le regard recharge l’explosion

en repoussant qu’elle est imaginaire

alors fermer les yeux et méditer

son visage apparaît puis disparaît

et le trottoir qui va le fracasser

le temps n’a rien calmé dès que la tête

tente encore d’apercevoir la chute

une illusion est toujours au travail

non pas question de renverser le temps

la chose en cours ne trouve pas de mots

il doit s’agir de partager ta fin

pour que l’empreinte en couvre tout le reste

et ne laisse en vue que le nerf amical

image et souvenir sont incomplets

la main et le sourire ont disparu

la voix aussi qui pénétrait le corps

même admirée l’œuvre ne suffit pas

 

 

 Tombeau de Lunven

Edition de l’Ariane (Nice), 2004

Du même auteur :

 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

A vif enfin la nuit (26/01/2015)

« un jour / la bouche est devenue obscure… » (27/01/2016)

« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

Fable (27/01/2018)

Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

Le bât de la bouche (27/01/2020)