ventadour[1]

 

Le temps va et vient et vire,

Par jours, par mois et par ans,

Et moi, las ! ne sais que dire,

Toujours même est mon désir,

Même toujours sans changer.

Je veux celle qu’ai voulu

Et dont jamais je n’eus plaisir.

 

Elle n’en perd point le rire,

A moi le dol et le dam.

Au jeu où elle m’invite

Deux fois serai le perdant.

Il est bien perdu, l’amour,

Qui s’adresse à l’insensible,

Si l’accord tôt ne se signe.

 

Et je devrais bien blâmer

De moi-même la raison.

Qui donc étant né de mère,

A perte voudrait servir ?

Si elle m’en châtie,

M’en doublerait la folie,

Puisque fou ne craint que coups !

 

Jamais plus ne chanterai,

Car mes chants ne valent guère,

Ni mes couplets ni mes airs,

Et quoique je fasse ou dise,

Ne récolte aucun profit,

Rien ne vient meilleurement.

 

Si la joie m’est au visage,

N’ai pas moins l’ennui au cœur.

Qui jamais fit pénitence

Avant même le péché ?

Plus la prie, plus elle est dure :

Qu’elle change de figure,

Où j’en viendrai au départ.

 

Ne faut-il pas qu’elle me vainque

Sous sa moindre volonté ?

Quel que soit son tort cruel,

Elle ira en repentance.

Comme le dit l’Ecriture :

« S’il est de bonne aventure

Un seul jour vaut mieux que cent. »

 

Jamais ne partirai d’elle,

Tant qu’aurai souffle de vie.

Quand l’épi a bien poussé

Qu’il balaie longtemps le ciel !

Et si elle a trop tardé,

Elle n’en sera blâmée

Si un jour me devient douce.

 

Ah, bon amour convoité,

Corps bien fait, si tendre si lisse,

Visage aux fraîches couleurs

Que Dieu créa de ses mains !

Toujours vous ai désirée

Et nulle autre ne m’attire,

D’autres amours je n’attends rien.

 

O Douce, bien avisée,

Celui qui vous fit si belle

M’accorde joie que j’attends !

 

Traduit de l’occitan par Georges Ribemont-Dessaignes

In, « Les Troubadours »

Librairie de l’Université de Fribourg / Egloff, 1946

 

Le temps va et vient et vire

par jours par mois et par ans

et moi hélas je ne sais que dire

toujours est même mon désir

il est le même et ne change

une je veux et j’ai voulu

dont jamais je n’ai joui

 

Pendant qu’elle ne perd pas le rire

à moi viennent douleur et mal

elle m’a fait entrer en un jeu

où je suis le perdant deux fois

car tel amour est perdu

qui n’est tenu que d’un côté

avant que ne se fasse entente

 

Je devrais dire du mal

de moi-même à juste raison

car n’est jamais née d’une mère

celle que j’ai tant servie en vain

et si elle ne s’en corrige pas

encore ma folie doublera

le fou n’a pas peur avant les coups

 

Je ne serai plus chanteur

ni de l’école d’Eble

car mon chant ne me sert guère

ni mes strophes ni mes mélodies

ni rien que je fasse ou dise

je ne vois rien qui me profite

aucune amélioration

 

Je fais apparence de joie

mais j’ai dans le cœur la peine

a-t-on jamais vu pénitence

faire avant le péché

plus je la prie plus elle m’est dure

si bientôt elle ne change

viendra la séparation

 

Pourtant c’est bien qu’elle me soumette

à toute sa volonté

si elle a tort ou retarde

bientôt elle aura pitié

ainsi le montre l’Ecriture

dans les affaires de bonheur

un seul jour peut valoir cent

 

Je ne la quitterai de ma vie

tant que je serai sauf et sain

après que le grain a germé

longtemps balancé la tige

et si elle ne se hâte

je ne la blâmerai pas

si plus tard elle s’amende

 

Ah bonne amour convoitée

corps fait bien svelte et poli

fraîche chair colorée

que Dieu forma de ses mains

toujours je vous ai désirée

que rien d’autre ne me plaît

d’autre amour je ne veux rien

 

Douce chose bien instruite

que celui qui vous a si bien faite

me donne la joie que de vous j’attends

 

Adapté de l’occitan par jacques Roubaud

in, « Les Troubadours. Anthologie bilingue »

Seghers éditeur, 1980

Du même auteur :

« Quand naissent l'herbe fraîche... / « Can l'erba fresch'... » (13/02/2019)

« Quand voie l’alouette mouvoir... » / « Quan vei la lauzeta mover... » (13/02/2020)

« Chanter ne peut guère valoir... » / « Chantars no pot gaire valer... » (10/02/2022)

 

Lo tems vai e ven e vire

Per jorns, per mes e per ans,

Et eu, las ! no.n sai que dire,

C'ades es us mos talans.

Ades es us e no.s muda,

C'una.n volh e.n ai volguda,

Don anc non aic jauzimen.

 

Pois ela no.n pert lo rire,

E me.n ven e dols e dans,

C'a tal joc m'a faih assire

Don ai lo peyor dos tans,

(C'aitals amors es perduda

Qu'es d'una part mantenguda)

Tro que fai acordamen.

 

Be deuri' esser blasmaire

De me mezeis a razo,

C'anc no nasquet cel de maire

Que tan servis en perdo;

E s'ela no m'en chastia,

Ades doblara.lh folia,

que : fols no tem, tro que prem

 

Ja mains no serai chantaire

ni de l’escola n’Eblo,

que mos chantar no val gaire

ni mas voutas ni mei so ;

 

 

 

Ni res qu'eu fassa ni dia,

No conosc que pros me sia,

Ni no.i vei melhuramen.

 

Si tot fatz de joi parvensa,

Mout ai dins lo cor irat.

Qui vid anc mais penedensa

Faire denan lo pechat ?

On plus la prec, plus m'es dura;

Mas si'n breu tems no.s melhura,

Vengut er al partimen.

 

Pero ben es qu'ela.m vensa

A tota sa volontat,

Que, s'el' a tort o bistensa,

Ades n'aura pietat ;

Que so mostra l'escriptura :

Causa de bon'aventura

Val us sols jorns mais de cen.

 

Ja no.m partrai a ma vida,

Tan com sia saus ni sas,

Que pois l'arma n'es issida,

Balaya lonc tems lo gras ;

E si tot no s'es cochada,

Ja per me no.n er blasmada,

Sol d'eus adenan s'emen.

 

 

 

Ai, bon' amors encobida,

Cors be faihz, delgatz e plas

frescha chara colorida,

Cui Deus formet ab sas mas !

Totz tems vos ai dezirada,

Que res autra no m'agrada.

Autr' amor no volh nien !

 

Dousa res ben ensenhada,

Cel que.us a tan gen formada,

Me.n do cel joi qu'eu n'aten !

 

Poème précédent en occitan :

Peire Rogier : « En bon vers ne peut faillir... » / « Ges non puesc en bon vers fallir... » (25/11/2020)

Poème suivant en occitan :

Arnaut de Mareuil  : « Dame, plus belle que ne sais dire... » / « Dona, genser qe no sai dir... » (13/03/2021)