A_Breton_GF[1]

 

J’aimerais n’avoir jamais commencé

Et m’enquérir de la vie

Comme un roi jadis rendait la justice sous un chêne

Le monde serait un crible

L’avoine folle du temps se courberait au loin

Comme des cheveux dont je n’aurais pas à connaître le bruit

Bien qu’ils soient pleins de petits morceaux de verre

Le drapeau de l’invisibilité flotterait au-dessus des maisons que j’ai habitées

Il flotterait sur ma vie comme sur une maison dont l’extérieur seul est achevé

Drapeau de toutes les couleurs et qui battrait si vite

J’aurais l’air de quelqu’un qui ne se souvient pas

D’être déjà descendu dans la mine

Et je regarderais autour de moi sans rien voir

Comme un chasseur adroit dans un pays de décombres

J’attendrais aussi je vous attendrais

Moi qui aurait fait à l’attente un tapis de mes regards

N’ayant pas encore commencé

Je goûterais le long des marais salants la paix inconnue des métamorphoses

L’outre là où l’on désirerait voir passer la loutre

Le sextant du sexe tant vanté

Adorable temps du futur toujours antérieur

La vérité tomberait du ciel sous la forme d’un harfang

Aux yeux agrandis de toutes les rixes possibles

Celles auxquelles j’ai pris part

Celles auxquelles j’aurais pu prendre part

J’interrogerais la vie comme mille sages insoupçonnables sous des habits de

     mendiants

Dans les gorges du Thibet

Comme mille morts sous la verdure brisée de fleurs

 

In, Revue « La révolution surréaliste , N°8, 1er Décembre 1926 »

Librairie Gallimard, 1926

Du même auteur :

Union libre 17/(01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23/01/2016)

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

La lanterne sourde (23/01/2018)

« On me dit que là-bas... »  (23/01/2019)

Le verbe être (23/01/2020)