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RECITATION A L’ELOGE D’UNE REINE

 

I

     « Haut asile des graisses vers qui cheminent les désirs

     d’un peuple de guerriers muets avaleurs de salive,

     ô Reine ! romps la coque de tes yeux, annonce

     en ton épaule qu’elle vit !

     ô Reine ! romps la coque de tes yeux, sois-nous propice, accueille

     un fier désir, ô Reine ! comme un jeu sous l’huile, de nous baigner nus

devant Toi,

     jeunes hommes ! »

 

*

     - Mais qui saurait par où faire entrée dans Son cœur ?

 

II

     « J’ai dit, ne comptant point ses titres sur mes doigts :

     Ô Reine sous le roucou ! grand corps couleur d’écorce, ô corps comme une

     table de sacrifices ! et table de ma loi !

     Ainée ! ô plus Paisible qu’un dos de fleuve, nous louons

     qu’un crin  splendide et fauve orne ton flanc caché,

     dont l’ambassadeur rêve qui se met en chemin

     dans sa plus belle robe ! »

 

*

     - Mais qui saurait par où faire entrée dans Son cœur ?

 

III

     « J’ai dit en outre, menant mes yeux comme deux chiennes bien douées :

     Ô bien-Assise, ô Lourde ! tes mains pacifiques et larges

     sont comme un faix puissant de palmes sur l’aise de tes jambes,

     ici et là, où brille et tourne

     le bouclier luisant de tes genoux ; et nul fruit à ce ventre infécond scellé du

haut nombril ne veut pendre, sinon,

     par on ne sait quel pédoncule,

     nos têtes ! »

 

*

     - Mais qui saurait par où faire entrée dans Son cœur ?

 

IV

      « Et dit encore, menant mes yeux comme de jeunes hommes à l’écart :

     ... Reine parfaitement grasse, soulève

     cette jambe de sur cette autre ; et par là faisant don du parfum de ton corps,

     ô Affable ! ô Tiède, ô un-peu-Humide, et Douce,

     il est dit que tu nous

     dévêtiras d’un souvenir cuisant des champs de poivriers et des grèves où

croît l’arbre-à-cendre et des gousses nubiles et des bêtes à poche

     musquée ! »

 

*

     - Mais qui saurait par où faire entrée dans Son cœur ?

 

V

     « Ha Nécessaire ! et Seule !... il se peut qu’aux trois plis de ce ventre réside

     toute sécurité de ton royaume :

     sois immobile et sûre, sois la haie de nos transes nocturnes !

          La sapotille choit dans une odeur d’encens ; Celui qui bouge entre les

feuilles, le Soleil

     a des fleurs et de l’or pour ton épaule bien lavée

     et la Lune qui gouverne les marées est la même qui commande, ô Légale !

     au rite orgueilleux de tes menstrues ! »

 

*

     - Mais qui saurait par où faire entrée dans Son cœur ?

 

HISTOIRE DU REGENT

 

     Tu as vaincu ! Tu as vaincu ! Que le sang était beau, et la main

     qui du pouce et du doigt essuyait une lame !...

C’était

     il y a des lunes. Et nous avions eu chaud. Il me souvient des femmes qui

fuyaient avec des cages d’oiseaux verts ; des infirmes qui raillaient ; et des

paisibles culbutés au plus grand lac de ce pays... ; du prophète qui courait

derrière les palissades, sur une chamelle borgne...

     Et tout un soir, autour des feux, on fit ranger les plus habiles de ceux-là

     qui sur la flûte et le triangle savent tenir un chant.

     Et les buchers croulaient chargés de fruit humain. Et les Rois couchaient nus

dans l’odeur de la mort. Et quand l’ardeur eut délaissé les cendres fraternelles,

     nous avons recueilli les os blancs que voilà,

     baignant dans le vin pur.

 

CHANSON DU PRESOMPTIF

 

     J’honore les vivants, j’ai face parmi vous.

     Et l’un parle à ma droite dans le bruit de son âme

     et l’autre monte les vaisseaux,

     le Cavalier s’appuie de sa lance pour boire.

     (Tirez à l’ombre, sur son seuil, la chaise peinte du vieillard.)

 

*

     J’honore les vivants, j’ai grâce parmi vous.

     Dites aux femmes qu’elles nourrissent,

     qu’elles nourrissent sur la terre ce filet mince de fumée...

     Et l’homme marche dans les songes et s’achemine vers la mer

     et la fumée s’élève au bout des promontoires.

 

*

     J’honore les vivants, j’ai hâte parmi vous.

     Chiens, ho ! mes chiens, nous vous sifflons...

     Et la maison chargée d’honneurs et l’année jaune entre ses feuilles

     sont peu de choses au coeur de l’homme s’il y songe :

     tous les chemins du monde nous mangent dans la main !

(La gloire des rois)

 

Berceuse

 

Première Née – temps de l’oriole,

Première Née – le mil en fleurs,

Et tant de flûtes aux cuisines...

Mais le chagrin au cœur des Grands

Qui n’ont que filles à leur arc.

 

S’assembleront les gens de guerre,

Et tant de sciences aux terrasses...

Première Née, chagrin du peuple,

Les dieux murmurent aux citernes,

Se taisent les femmes aux cuisines.

 

Gênaient les prêtres et leurs filles,

Gênaient les gens de chancellerie

Et les calculs de l’astronome :

« Dérangerez-vous l’ordre et le rang ? »

Telle est l’erreur à corriger.

 

Du lait de Reine tôt sevrée,

Au lait d’euphorbe tôt vouée,

Ne ferez plus la moue des Grands

Sur le miel et sur le mil,

Sur la sébile des vivants...

 

L’ânier pleurait sous les lambris,

Oriole en main, cigale en l’autre :

« Mes jolies cages, mes jolies cages,

Et l’eau de neige de mes outres,

Ah ! pour qui donc, fille des Grands ? »

 

Puis embaumée, fut lavée d’or,

Mise au tombeau dans les pierres noires :

En lieu d’agaves, de beau temps,

Avec ses cages à grillons

Et le soleil d’ennui des Rois.

 

S’en fut l’ânier, s’en vint le Roi !

« Qu’on peigne la chambre d’un ton vif

Et la fleur mâle au front des Reines... »

J’ai fait ce rêve, dit l’oriole,

D’un cent des reines en bas âge.

 

Pleurez l’ânier, chantez, l’oriole,

Les filles closes dans les jarres

Comme cigales dans le miel,

Les flûtes mortes aux cuisines

Et tant de sciences aux terrasses.

 

*

N’avait qu’un songe et qu’un chevreau

- Fille et chevreau de même lait –

N’avait l’amour que d’une Vieille.

Ses caleçons d’or furent au Clergé,

Ses guimpes blanches à la Vieille...

 

Très vielle femme de balcon

Sur sa berceuse de rotin,

Et qui mourra de grand beau temps

Dans le faubourg d’argile verte...

« Chantez, ô Rois, les fils à naître ! »

 

Aux salles blanches comme semoule

Le Scribe range ses pains de terre.

L’ordre reprend dans les grands Livres.

Pour l’oriole et le chevreau,

Voyez le maître des cuisines.

 

Oeuvre poétique

Edition Gallimard, 1960

Du même auteur :

« Telle est l’instance extrême… »   (03/01/2014)

« Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes… » (03/01/2015)

« Et vous, Mers… » (04/01/2016)

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Pour fêter une enfance (04/01/2019)

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