838_louis-brauquier[1]

 

I

Sorcières des étangs qui vous levez en songe,

Avec des cris gelés dans cette aube d’hiver,

Ne me rendrez-vous pas le goût de mon enfance

Avant que le mistral vous chasse vers la mer ?

 

Des oiseaux épuisés percutent la surface

Et s’enfoncent pesants comme des souvenirs ; -

Peut-être au creux des eaux quelque ville ancienne,

Dormant dans la clarté de leurs ombres marines,

Sous l’auvent de ses toits garde-t-elle leurs nids ! –

 

Même nu et blessé d’une terrible absence,

A travers tant de mers et de jours ennemis,

Me sera-t-il donné, pèlerin de l’espace,

Vers mon plus jeune ciel, comme eux, de revenir ?

 

*

Quand je ferme les yeux, en ces soirs de mémoire,

Sur tant de paysages où ils se sont complu,

C’est vous que je revois, battus des vents sauvages,

Solitudes, rochers, mes trésors inconnus :

 

Hautes terres abandonnées, hantées de pâtres

Muets menant au ciel d’invisibles troupeaux,

Trouées de puits où flotte parfois le cadavre

D’une fille touchée au défaut de l’amour, -

 

Au loin, près du rivage, où vient depuis toujours

Rouler sa vague ourlée la mer mythologique,

Intolérable argent qui brûle dans l’été,

Aveuglées de soleil, scintillent les salines.

 

Il veut boire à la coupe claire des étangs

Dont les eaux lentement s’infiltrent, souterraines,

Aux gouffres, où, parmi les pâles fleurs de l’ombre,

Voguent les esprits morts des anciens printemps.

 

*

Douceurs des sources féminines dans la mousse,

Découvertes sous le secret vert des fougères !

Le tendre appel liquide en cet obscur silence

Qui, dans les bois, rend augustes les clairières,

Pour qui s’écoulait-il depuis les âges d’or ?

 

O le visage en feu de la quinzième année

Plongeant dans la fraîcheur glacée des eaux courantes !

Le jeune corps couché sur Cybèle brûlante

Et l’initiation aux mystères sacrés !

 

Et la Grande Déesse émue et consentante

Devant le désir de l’enfant émerveillé,

Et les arbres, le ciel et les mondes qui chantent

Et roulent dans l’espace enfin illimité.

 

Eleusis, Eleusis, le temple solitaire

Se reconstruit pour lui qui, sous ses yeux fermés,

Se sent, enveloppé dans les bras de la terre,

Le fruit terrible et doux de l’éternel été.

 

II

Je marche solitaire à travers les collines,

Parmi les chênes nains sous la pluie de l’automne ;

Je suis ce vieil homme pareil aux branches mortes

Des oliviers jadis sages et fructueux,

 

Et, dans peu de jours ou saisons, semblable aux pierres,

Qu’il ramasse parfois dans sa main amicale,

Comme autant d’ossements du vaste cimetière

Où s’obstine à fleurir le myrte de l’espoir.

 

Ah ! si quelque douceur se retrouve en ce monde

C’est en ce lieux déserts qu’elle doit m’accueillir

Où, loin du déshonneur sans recours de l’espèce,

Je m’apaise et m’enivre avec du souvenir.

 

Comme on presse en ses doigts quelque plante odorante

Dont la fière senteur se gardera longtemps,

Je redemande aux romarins et aux lavandes

Le parfum conservé de ces étés enfants.

 

Je marche à travers les collines solitaires

Et dans les chemins creux des hommes oubliés,

Sur les dalles à l’abandon des vielles aires,

Vers les calvaires des carrefours, vers les sentiers

 

Obstrués d’argelas épineux et de ronces

Qui menaient aux sources vives de ma jeunesse.

Mais le bruit de mes pas qu’un écho vain absorbe

N’éveille que des morts que je ne connais pas

 

Et qui se tournent pour se rendormir dans la tombe

Sans un regret à la vie où je les rappelle

Maussades, sous la pluie de l’automne qui baigne

Leurs corps décomposés aux linges d’autrefois.

 

*

Je marche aveuglément, je marche en pleine terre,

Longtemps, et je deviens plus lourd et plus terreux

Et si je m’arrêtais immobile dans l’ombre

Je deviendrais bientôt un fragment de ce sol.

 

Car, sous les tristes eaux qui me lavent la face

Et me lavent le corps sous mon manteau trempé,

Je suis comme un cadavre isolé dans l’espace,

Encore conscient pour quelque éternité

 

De rêve, où rien n’a plus de mesure ni d’âge.

Ah ! puissé-je, une nuit, sans astre et sans repère,

Me fondre dans l’obscurité tellurienne,

Au-delà, et plus loin que cet horizon vrai !

 

*

Je marche sous la pluie ; passé le crépuscule

J’atterris vers des feux noyés dans la bruine,

Comme jadis, aux soirs heureux de la marine,

J’approchais d’archipels sur la carte perdus.

 

Terre de mon enfance, ô la plus étrangère,

Que j’ai tant voulu fuir et j’ai tant regrettée !

Je voudrais revenir, frapper à la fenêtre,

Comme l’inattendu et ancien naufragé

 

Qui ne pourra jamais leur parler de la Chine

Ni de ces pays où enfin il n’est pas mort,

Du port arabe et des terres mélanésiennes,

Fermé sur son passé comme sur un trésor.

 

Car les mots ne sont rien pour qui garde mémoire

De s’être enfoncé dans des rêves absolus,

Ramenant des confins de vies déjà vécues

De vagues souvenirs d’indicible histoires.

 

III

Ce soir, je suis vivant parmi des millions d’hommes,

Dans un port chinois abandonné des vaisseaux.

Je voudrais que mon chant vous parvienne anonyme

Et touche doucement des amis inconnus.

 

Ce soir, je suis vivant dans une cité chinoise ;

Le ciel noir est rempli de funestes présages.

J’écris à la clarté jaune d’une lampe

A huile, dont jadis se servait un vieux sage.

 

Sans doute, fumait-il l’opium sur sa couche

Dans sa chambre fermée aux clameurs de l’Empire,

Au fond d’un yamen, dans une rue étroite

D’une ville murée oubliée des soldats.

 

J’ai remplacé la mèche et renouvelé l’huile,

Mais la lumière est là et sa douceur fidèle,

Et j’ai mon opium plus pur et plus tenace

Et le rêve de l’homme est plus grand que le ciel.

 

Car j’ai compris, mon Dieu, qu’il n’y a rien à comprendre,

Que tout se contredit, qu’il est vain d’espérer,

Qu’il est vain de connaître et qu’il est vain de naître

Et que l’homme conçu vous l’avez condamné.

 

Le malheur et la mort hésitent à ma porte,

Mais pour combien de temps ? Reviendrai-je dormir

Au pied des cyprès, où le fleuve sans bords,

Qui roule, excrémentiel, mille et mille destins

Confondus, ignorés et toujours pathétiques,

Sous l’œil indifférent des phares que j’aimais,

Me dispersera-t-il aux mers asiatiques ?

 

L’homme, plus que jamais nu et désespéré,

Veut compter son avoir, voir s’échapper son âme,

Et des illusions qui le gardaient en vie

Ne retient dans ses mains qu’un souvenir d’enfant.

Mars-septembre 1944

 

Liberté des mers suivi d’Ecrits à Shangaï

Editions Gallimard, 1950

Du même auteur :

Attentes (24/06/2015)

« J’ai la nostalgie d’une plaine d’herbes... » (24/06/2016)

Pluie (30/10/2017)

La mer mauvaise (27/12/2018)

« Nous avons marché côte à côte ... » (27/12/2019)