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La petite fille et la mort

 

Dans un cimetière

sur une tombe

elle demeure allongée

 

parfois elle se dresse quand on passe

et s’assied

mais jamais

jamais elle ne pardonne

 

 

 

 

Passage

sentes ténues

éphémère

extinction de l’être

 

sanctuaire du soir

 

la patte crépusculaire se pose sur la branche

les pierres la courbe d’une tige

toutes nous glissons dans l’ombre

 

 

 

Pourtant

j’ai mangé de ta chair

et bu de ton sang, mère

 

 

 

 

La petite fille et la mort

 

 

La mort vient toujours à sa demande

elle reste bouche bée

devant ce qu’elle noie

on s’habitue à tout bouche bée

quand elle tue

et les gemmes du mal qu’elle se fait

elle n’en connaît pas de plus belles

 

elle penche vers la mort

à désirer toujours elle penche

toute petite déjà elle était dans ses jupes

la faute à l’ange qu’elle n’est pas certes

la faute au méchant qui l’attrapait

dans la cave

elle joue trop à la mort

elle la serre si fort

que l’étoile espérance a éteint la lumière     

 

 

 

 

L’accueil de ce qui vint

m’a soulevé de terre

d’un élan unique

 

difficile d’aller

au-delà

 

pour se confondre

- ce consentement

à ce que la fin veut dire

il pleut il fait froid puis la lumière

brille et cela

personne ne peut l’apprendre

sans s’éloigner de tout

sans aller aussi loin

que les guerriers

volant dans les étoiles

 

 

 

 

Ah si tu ne vis pas, meurs !

 

mais c’est long de mourir

un tel effort

une telle dépense

d’énergie

 

 

 

 

Je ne peux pas parler sinon à qui à moi

avec ces mots étouffés dans le sang

sang boue et chair de la douce ténèbre

- ah donne-moi une goutte de ton sang

Beauté matière insécable et rouge de grand vin

je ne peux te parler tu as coupé ma gorge

je tends mon cou

le sang coule dans le sable

il a coulé le sable le boit

l’odeur de la mort qu’elle est douce parfois

je ne peux parler de la Beauté de l’obscurité de la Beauté

 

 

 

 

Sanctuaire du jour

soleil, récite ta leçon

 

iris blancs iris mauves

bouquet d’abeilles et de sauges

l’éclat du jour est tel que je vais emmêlée

à l’impériale splendeur

 

un jardin

un champ clos

pour l’oiseau

qui vole dans le cœur

 

 

 

 

Je ne peux savoir

ce qu’il en est de vous

mais

le désir approche

de la rive

 

demeurer

et plus encore étendue

- ce glissement

sous la surface

 

parfois

ni la musique ni les mots

cathédrales les plus hautes

n’ont d’écho

 

la rame de bambou toute seule

se balance

 

et l’oreille impérieuse de Shashou

tournant vers l’avant son tissu précieux

me suffit en tout

 

ce sont des choses simples

il faut une vie

pour les tenir

 

 

 

 

Croisement des eaux profondes

de Tsuruga

vers Otaru

écumes de haute mer

prêles de métal bleu

comme s’il y avait

une végétation

dessus le cœur

 

la solitude des grands fonds

pousse l’esprit vaguant

à prendre compagnon

chez les vivants

 

 

 

 

Une grande chose

a changé

en lieu et place

du mur du nord

le fauteuil fait face

au mur de l’ouest

au matin

la lumière est nouvelle

et le soir

une branche

sur le ciel qui s’éteint

 

 

 

 

Le pinson criait

toujours la même phrase la tourterelle

laissait traîner les siennes dans le bruit des voitures

j’ai bien fait de me taire

et j’ai su quelle bête

dévore

ce que je veux dire

 

hier

en faisant la confiture

j’ai trempé mes deux mains

dans ton sang de cerise

 

 

 

 

N’est-elle pas

propice

l’heure venue d’hiver le soir

toute justifiée

à la réclusion

comme un bête à l’étable

la rencontre du mot cimetière

dans le cours de la lecture

et encore d’un petit village

finit de faire perdre

l’équilibre

non pas à l’étable la bête

à l’abattoir

 

 

 

 

Rite barbare pérenne

 

S’asseoir

appuyer de toutes ses forces sur son sein

faire jaillir le nœud innommable de vipères

on ne peut crier n’est-ce pas

en vomissant

 

 

 

 

Sous le grand tilleul, l’été, lisant des livres

 

Toutes ces paroles données

vibrantes et fausses

joignant le flot des nôtres

tombées

 

ah les désirs du cœur sont les arêtes vives

où les chats souples de nos mots vont se blessant

 

 

 

 

Loin du corps dissous

comme un chant les mots que tu prononces

ne meurs pas, petite flamme

la chaleur le goût des mots quand tu les dis

restent là

continuent de briller

il n’y a que les dieux

qu’on aime ainsi

 

In, Revue « Moriturus, N° 3-4, Avril 2004 »

Editions fissile, 09310 Les Cabannes