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L’Infidèle

 

     Et moi qui l’ai entraînée,

avec moi à la rivière

la croyant encore fille

quand elle avait un mari !

Ce fût le soir de Saint-Jacques,

Ce fut presque par gageure,

tous réverbères éteints,

et les grillons allumés.

Vers les derniers carrefours,

Je touchais ses seins dormants

qui soudain s’épanouirent

comme bouquets de jacinthes.

Son jupon amidonné

froufroutait à mon oreille,

telle une ce de soie

sous le fil de dix couteaux.

Nulle lumière d’argent

sur leurs têtes arrondies,

les arbres semblaient plus grands.

Tout un horizon de chiens

aboyait loin de la rive.

Une fois passé les ronces,

les épines et les joncs,

sous son buisson de cheveux,

je fis un creux dans le sable.

Moi j’enlevais ma cravate ;

elle, elle enleva sa robe ;

Moi, ceinture et révolver ;

elle, quatre corselets.

Ni les nards n’ont, ni les nacres

Une peau fine comme elle,

nulle vitre sous la lune

ne brille d’un tel éclat.

     Ses cuisses glissaient sous moi

comme des poissons surpris,

toute une moitié de feu,

toute une moitié de froid.

Cette nuit-là, je courus,

la meilleure des carrières

sur ma pouliche de nacre,

sans bride et sans étrier.

     Je suis homme et ne veux pas

redire ce qu’elle dit ;

la lumière de raison

me fait garder mesure.

     Souillée de sable et souillée

de baisers, la ramenait,

quand les glaives des glaïeuls

s’escrimaient contre le vent.

     Je fis ce que se devait,

le pur gitan que je suis :

je lui offris en présent

un coffret pour la couture

très grand et capitonné

de satin couleur jonquille

et ne voulut point l’aimer,

car tout en ayant mari,

elle me dit être fille

alors que je l’emmenais

du côté de la rivière.

 

Traduit de l’espagnol par Mathilde Pomès

In, « Anthologie de la poésie espagnole »

Librairie Stock, 1957

Du même auteur :

La guitare / la guittara (04/11/2014)

Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías / Llanto por Ignacio Sánchez Mejías (19/12/2015) 

Embuscade / Sorpresa (19/12/2016)

Chanson du cavalier /Canción de Jinete (19/12/2017)

Village / Pueblo (19/12/2018)

« Gacela » de la mort obscure / Gacela de la muerte obscura (19/12/2019)

 

 

La casada infiel

 

 

     Y que yo me la llevé al río

creyendo que era mozuela,

pero tenía marido.

Fué la noche de Santiago

y casi por compromiso.

Se apagaron los faroles

y se encendieron los grillos.

En las últimas esquinas

toqué sus pechos dormidos,

y se me abrieron de pronto

como ramos de jacintos.

El almidón de su enagua

me sonaba en el oído,

como una pieza de seda

rasgada por diez cuchillos.

Sin luz de plata en sus copas

los árboles han crecido,

y un horizonte de perros

ladra muy lejos del río.

 

     Pasadas las zarzamoras,

los juncos y los espinos,

bajo su mata de pelo

hice un hoyo sobre el limo.

Yo me quité la corbata.

Ella se quitó el vestido.

Yo el cinturón con revólver.

Ella sus cuatro corpiños.

Ni nardos ni caracolas

tienen el cutis tan fino,

ni los cristales con luna

relumbran con ese brillo.

Sus muslos se me escapaban

como peces sorprendidos,

la mitad llenos de lumbre,

la mitad llenos de frío.

Aquella noche corrí

el mejor de los caminos,

montando en potra de nácar

sin bridas y sin estribos.

No quiero decir, por hombre,

las cosas que ella me dijo.

La luz del entendimiento

me hace ser comedido.

Sucia de besos y arena,

yo me la llevé del río.

Con el aire se batían

las espadas de los lirios.

 

     Me porté como quien soy.

Como un gitano legítimo.

La regalé un costurero

grande, de raso pajizo,

y no quise enamorarme

porque teniendo marido

me dijo que era mozuela

cuando la llevaba al río.

 

Romancero gitano,

Revista de Occidente, Madrid (1928)

Poème précédent en espagnol :

Miguel D’ors : Il ne faut pas te leurrer / No intentes engañarte. (21/11/2020)

Poème suivant en espagnol :

Francisco de Quevedo y Villagas : « J’aurai vu les remparts... » / « Miré los muros... » (27/01/2021)