AVT_Alain-Jegou_2568[1]

 

Pointe de 30

 

     Orage de mer. Grondements et râlements sourds.  Stries dans le ciel et

craquements sur les ondes. Ambiance lourde, pesante, fait ployer l’échine,

même aux plus farauds.

     C’est presque la nuit. Une clarté ténue, bizarrement voilée, investit l’espace

et fait taire tous discours et délires débridés.

     Les goélands demeurent figés sur l’onde plate. Eux, habituellement si

excités et braillards, ne mouftent ni ne bougent. Le suspense les agresse et

paralyse.

     Un souffle rauque, d’abord à peine perceptible, puis de plus en plus

vaillant, fait frémir leur plumage et frissonner la surface grisonnante de la mer.

     De lointains roulements me font penser à la rumeur des tambours de guerre.

Le chant lancinant, inquiétant, obsédant, des nuits qui précèdent les plus

sanguinaires affrontements. Présences pernicieuses, pressenties, bulles

écumeuses, des yeux globuleux, s’en viennent percer le mystère angoissant.

Regards inquisiteurs de tous les naufragés que l’anomalie ambiante intrigue et

pousse à s’extraire de leur couette de vase et de varech.

     Tous, assemblés, grossissent le flot de la marée humaine qui vient à notre

rencontre. Lessivés, meurtris, blanchis, déguenillés, grignotés de toutes parts,

êtres désemparés, nos disparus, errant dans l’orbe de la mort.

     Ils sont là. Je perçois leur présence attentive. Ils m’accompagnent toujours

et partout, mes proches que les circonstances nases ont subitement éloignés de

mon espace de vie. Nos morts ne nous lâchent jamais. Toujours le souvenir

d’eux s’impose et bouleverse.

     Puis soudain le silence. Piètres instants de répit avant l’action finale. Encore

plus de stress. La colonne des ombres se fige et attend. Exsangue, livide

apparition. Pensées de glace et de grêlons. Pus rien ne vit ni ne palpite. L’heure

paraît interminable. L’angoisse estompe tous souvenirs dociles.

     Enfin c’est l’explosion ! Trombes d’eau, déferlement de millions de gouttes

douceâtres qui viennent s’éclater et gicler, comme pustules translucides, sur la

peau de l’Océan. Le soulagement, la délivrance, dans le chambard évident et

palpable.

 

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)

Lorient-Keroman (07/12/2018)

« Au cul des navires... » (07/12/2019)