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Je viens d’un pays

de voyance et de mélancolie

qui marche au pas de ses

derniers chevaux de trait,

qui parle la langue

de ses longues pluies après l’été,

d’un pays de ronces et d’enfance

qui se meurt du silence

de ses rivières et moulins

mais renaît dans la forge de ses chimères

où le vent entrecroise les échos,

où l’eau attise le feu

et le feu déterre des arbrisseaux.

 

*

Je cherche mon pays d’enfance

ce pays de copains braconneurs,

des filles rougissantes comme des sœurs,

des fontaines fraîches comme le marbre,

des ruelles tièdes de l’été

dont les volets ouverts sur la nuit

laissent voir un homme

en louanges avec ses dieux,

une femme qui fait le ventre rond,

ce pays des greniers

où l’on se vêt des habits de la papauté,

des granges où le foin

sent le jupon et la camomille.

 

Mais je suis né sans enfance

comme on naît sans  vie ou fortune,

un père ne remplace pas une mouette,

une mère n’aura jamais la tendresse d’un ruisseau

où voltigent des têtards comme des soleils,

la timidité d’un talus où l’on caresse la noisette.

Prisonnière des villes,

mon enfance grisonnait comme un adulte

et ne recevait que le regard myope

des chats vieux et des étoiles mortes.

 

*

Je les retrouve les yeux fermés

les chemins de mon enfance

qui s’échappent du bourg

comme les rubans d’un chapeau.

 

Je sens l’odeur des ornières,

des feuilles pourrissantes,

des fougères craquantes,

l’odeur paresseuse des chevaux,

de la graisse pour les essieux.

 

J’entends les merles

dans le fou rire de leur fuite,

les ruisseaux à saute-mouton

sous le préau des arbres.

 

Je les retrouve de même

les chemins immuables

qui tournent le dos à la mer

mais qui toujours me ramènent

vers les feuillus océans.

 

*

Les odeurs qui traversèrent mon enfance

je ne sais si elles flottent autour de moi

ou si je les invente.

 

Il y a comme en toute enfance

l’odeur de la craie, des feuilles de marronniers,

l’odeur du soleil dans une cour de récré,

 

il y a l’odeur du métro

qui n’a pas changé, allez savoir pourquoi,

quand tout a changé à l’air libre,

 

l’odeur chaude et attirante

des soldats verts que j’observai mine de rien,

prêt à déguerpir à un premier sourire,

 

l’odeur des soupes, du pain frais,

de la toile cirée, de l’encaustique à bon marché,

l’odeur de la pluie dans un regard de fille,

 

il y a des odeurs de toutes sortes

qui sont en définitive des bruits

et des images sans odeur.

 

*

Je suis passé par bien des Bretagnes,

la Bretagne des écoles de campagne

plus peuplées d’hortensias que d’enfants,

celle des épiceries-buvette

qui sentent le vin renversé, le pain chaud,

le journal de la veille,

la Bretagne des fermes où l’on se parle

sans dire un mot.

 

J’ai croisé toutes les Bretagnes

sur les murs, les trottoirs de Montparnasse

où je baptisais de nouveaux lieux-dits,

d’imaginaires carrefours d’ici

en récitant le noms des chiens,

des chevaux à un kilomètre à la ronde,

j’ai rencontré les Bretagnes africaines

somnolentes et vertes comme le pays de l’Aven,

grisonnantes comme la montagne de Brasparts.

 

J’habite aujourd’hui

la bretagne irréelle des poètes,

des lutteurs au ventre mou,

des demeures quatre ou cinq fois centenaires

avec leurs toits incurvés

comme une plante de pied,

leurs glycines vieilles comme le ciel,

leurs tours d’où l’on ne voit que le passé,

une Bretagne qui ne fut pas bâtie pour moi

mais qu’il me faut traverser.

 

Rien n’est comme ailleurs,

il est vrai,

dans cette Bretagne distraite :

la mer se retire dans le ciel

où dérive le trop plein

de ses iles en ailes roses,

le soleil se glisse

sous les draps de l’océan

et réchauffe les pieds des promontoires,

le vent démâte ce qui le déchire

mais dépose sous l’aisselle d’un clocher

une graine d’églantier,

la pluie ne tombe pas,

elle travailles sans le savoir

comme un enfant qui rêve pour plus tard,

tout semble breton indéfiniment :

les hommes et les femmes en velours,

les ruisseaux braconneurs,

les tourterelles rondes comme des joues,

les abeilles, les mille-pattes,

les mille riens qui répondent de la vie.

 

*

Vous souviendrez-vous de mon pays

quand ses frontières seront en arbres couchés ?

 

Vous souviendrez-vous de ses hommes

aux identiques blessures que rouvrent leurs chants

mais qui refusent le silence

des incomplètes guérisons ?

 

Vous souviendrez-vous

des temps d’avant la nuit,

d’avant les centrales blanches

comme des palais d’été ?

 

Vous souviendrez-vous de ses vents d’ouest,

des vents de la mer tempérée

où les oiseaux foncent comme des luges,

de ses enfants au sommet des presqu’îles

qui tendent leur poitrine comme pour s’envoler ?

 

Vous souviendrez-vous de mon pays

Quand ses frontières seront en sang séché ?

 

La vie battait son plein

dans le moulin qui m’a fait naître.

Le ruisseau sautait sur la roue

telle une chevelure,

la palude émettait un chant de berceau.

 

Mieux que les cadrans solaires,

les meules broyaient le temps,

la farine tombait des tamis

en pluie tropicale,

les printemps, les étés se succédaient

sans qu’ils nous fussent comptés.

 

Sans la chambre du haut,

ma sœur et ma cousine

chiffraient leur héritage,

moi, je me contentais d’un couteau à six lames

et d’un coquillage en forme de comète

qui me murmuraient des histoires d’alizés inconnus.

 

Les chèvres bondissaient sur les fenêtres,

les chevaux au repos

ouvraient des yeux de poète,

les houx, les genêts, les ronciers

grimpaient le long des siècles.

 

Le soir nous regardions

monter ou s’enfuir la rivière,

s’agenouiller la lumière

sur le prie-Dieu de la rive d’en face.

Grand’mère allumait une lampe sourde

au-dessus de son ouvrage.

Je m’allongeais alors avec les chiens

pour écouter la nuit brûler comme une torchère.

 

La vie s’en est allée depuis.

Des chevaux, il ne reste que les harnais

craquelés telles des écorces,

les chèvres maintenant sauvages

amorcent des looping entre rivière et nuages.

 

Le temps a fendu les poulies,

Le temps a rompu les meules.

Sur la chambre du haut,

le ciel d’hiver est le grenier,

dans les coffres disjoints du pauvre héritage

les mille-pattes travaillent.

 

Le ruisseau qui a changé son cours,

blasphème d’une voix pâteuse,

les écluses sont bloquées,

la palude chuchote en toute saison

des cantiques de Toussaint.

 

Dès que j’amorce la descente vers ses ruines,

j’entends de loin les bruits qui le hantent :

la chute des pierres comme les fruits mûrs,

la glissade des merles dans les toboggans du lierre,

la colère du vent prisonnier des cheminées.

 

J’entends surtout le cahotement de la charrette

en route pour sa dernière livraison.

Grand-père, sur les sacs de farine noire,

chante à tue-tête,

grand-mère à côté de lui prie

et serre sur ses genoux sa lampe-tempête.

 

Je m’approche des clapiers,

des niches creusées dans la roche,

j’erre d’une porte brisée

à une fenêtre par où s’élance un arbre,

j’interroge des empreintes imaginaires sur le sol,

des scènes que le ciel emporte...

 

Tout à coup apparaît un jeune garçon

pas plus haut que les fleurs.

Il me reconnaît et s’avance vers moi,

mais je recule, recule

comme si des ailes d’oiseaux morts

remplaçaient ses mains

*

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Les bateaux en bouteille

Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985 

Du même auteur :

 « Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)

Troisième île (29/11/2015)

Cairn de Barnenez (29/11/2016)

« La campagne semble morte… » (29/11/2017)

Pierres (29/11/2018)

Ici (29/11/2019)

Le Marcheur d’Afrique (29/11/2021)