BnF_msBertran de Born, d'après un chansonnier du XIIIe siècle. BnF, MS cod. fr. 12473.

 

Me plaît le joyeux temps de Pâques

qui fait venir feuilles et fleurs

et j’ai plaisir quand j’entends la jubilation

des oiseaux qui font retentir

leur chant dans le bocage

et j’ai plaisir quand je vois sur les prés

tentes et pavillons dressés

et j’ai grande allégresse

quand je vois dans la campagne rangés

chevaliers et chevaux armés.

 

J’ai plaisir quand les éclaireurs

font fuir les gens portant leur bien ;

j’ai plaisir quand je vois derrière eux

une troupe de soldats accourir ;

j’ai plaisir en mon cœur

quand je vois châteaux forts assiégés,

remparts ruinés et effondrés

quand je vois l’armée sur la rive

derrière sa ceinture de fossés

et ses palissades de pieux forts et serrés.

 

J’ai plaisir aussi que le seigneur

soit le premier à l’attaque

à cheval, en armes, sans peur,

qu’il rende les siens audacieux

par sa vaillance et sa bravoure

et, quand vient la mêlée,

que chacun soit prêt

à le suivre ;

car nul n’est estimé

qui n’a reçu et donné de coups.

 

Masses d’armes, épées, heaumes colorés

et écus rompre et arracher

nous verrons dès le début du combat

et vassaux ensemble frapper ;

d’où s’en  iront à l’aventure

les chevaux des morts et blessés ;

dès qu’il sera entré dans la mêlée

chaque homme de notre parage

ne doit penser à autre chose qu’à fendre tête et bras

car mieux vaut être mort que de vivre vaincu.

 

Je dis que rien, ni manger , ni boire ni dormir

n’a tant de saveur

que d’entendre crier

des deux côtés et hennir

les chevaux des cavaliers dans l’ombre

et crier « A l’aide ! »

et voir tomber dans les fossés

petits ou grands, dans l’herbe,

et voir les morts qui ont au flanc

le fer des lances avec les oriflammes.

 

Barons, mettez en gage

châteaux, villes et cités

plutôt que de cesser la guerre !

 

Traduit de l’occitan par Marie-Louise Astre et Françoise Colmez

In, « Poésie française. Anthologie critique »

Editions Bordas, 1982

 

J’aime le temps gai de Pâques

qui fait feuilles et fleurs venir

et j’aime quand j’entends la jubilation

des oiseaux qui font retentir

leur chant dans le bocage

et j’aime quand je vois sur les prés

tentes et pavillons dressés

et j’ai grande allégresse

quand je vois dans la campagne rangés

chevaliers et chevaux armés

 

J’aime quand les éclaireurs

font fuir les gens avec leurs biens

j’aime quand je vois derrière eux

une troupe de soldats accourir

j’aime en mon cœur

voir de forts châteaux assiégés

les remparts rompus et effondrés

voir l’armée sur la rive

tout entourée close de fossés

et lisse de forts pieux serrés

 

J’aime que le seigneur

soit le premier à l’attaque

à cheval armé sans peur

qu’il rende les siens audacieux

de sa vaillance et bravoure

et quand vient la mêlée

que chacun soit prêt

volontiers à le suivre

car nul n’est estimé

qui n’a reçu et donné de coups

 

masses d’armes

épées heaumes de couleurs

écus troués et rompus

nous verrons dès que commence la lutte

vassaux ensemble frapper

et s’en iront à l’aventure

les chevaux des morts et des blessés

dès qu’il sera entré en lutte

chaque homme de notre paratge

ne doit autre chose penser

qu’à fendre les têtes et les bras

mieux vaut être mort que vivre vaincu

 

Je dis que rien n’a tant de saveur

manger ni boire ni dormir

que d’entendre crier à eux

des deux côtés et hennir

les chevaux des cavaliers dans l’ombre

et crier à l’aide à l’aide

voir tomber dans les fossés

petits ou grands dans l’herbe

voir les morts qui ont au flanc

le fer de lance avec les oriflammes

 

Barons mettez en gage

châteaux villes et cités

plutôt que de cesser la guerre

 

 

Adapté de l’occitan par jacques Roubaud

in, « Les Troubadours. Anthologie bilingue »

Seghers éditeur, 1980

 

Bien me plaît le gai temps de Pâques

Qui fait feuilles et fleurs revenir,

Et me plaît ouïr le bonheur

Des oiseaux qui font retentir

     Leurs chants par le bocage

Et me plaît quand vois sur les prés

Tentes et pavillons dressés

     Et j’ai grande allégresse

Quand vois dans la plaine rangés

Chevaliers et chevaux armés.

 

Et me plaît quand les éclaireurs

Font les gens avec leurs biens fuir,

Et me plaît quand vois après eux

Une grande armée ensemble venir,

     Et me plaît en mon cœur

Quand vois châteaux-forts assiégés

Remparts rompus et effondrés

     L’armée sur le rivage

Qui est entouré de fossés

Clos par de forts pieux serrés

 

Et aussi me plaît le seigneur

Quand est premier à assaillir

A cheval, armé, et sans peur,

Qu’ainsi fait les siens s’enhardir

     Par valeureux exploits ;

Quand dans le combat est entré

Chacun doit être décidé

     A le suivre avec joie ;

Car nul homme est en rien prisé

Avant qu’ait maints coups échangés.

 

Masses et épées, heaumes de couleur,

Ecus tranchés et dégarnis

Verrons à l’entrée du combat

Et maints vassaux ensemble frapper,

     Et en désordre courir

Chevaux des morts et des blessés ;

Et quand il est en lutte entré,

     Chaque homme de haut parage

Ne pense qu’à têtes et bras briser,

Mieux vaut un mort qu’un prisonnier

 

Je ne trouve autant de saveur

A manger ou boire ou dormir

Comme quand ouïs crier : « A eux ! »

De toutes parts, et ouïr hennir

     Les chevaux par l’ombrage

Et ouïs crier : « A l’aide, à l’aide ! »

Et vois tomber dans les fossés,

     Petits et grands dans l’herbage,

Et vois les morts qui portent au flanc

Tronçons de lances avec leurs flammes.

 

     Barons, mettez en gages,

     Châteaux et villes et cités,

     Venez avec nous guerroyer.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Seghers, 1960

Du même auteur : « Si tous les deuils et les pleurs... / « Si tuit li doil e·il plor... » (16/11/2021)

 

Be·m platz lo gais temps de pascor,

Que fai foillas e flors venir ;

E platz mi qand auch la baudor

Dels auzels que fant retentir

Lor chan per lo boscatge ;

E plaz me qand vei per los pratz

Tendas e pavaillons fermatz ;

Et ai gran alegratge,

Qan vei per campaignas rengatz

Cavalliers e cavals armatz.

 

E platz mi qan li corredor

Fant las gens e l’aver fugir,

E plaz mi, qan vei apres lor

Gran ren d’armatz ensems venir ;

E platz me e mon coratge,

Qand vei fortz chastels assetgatz

E·ls barris rotz et esfondratz,

E vei l’ost el ribatge

Q’es tot entorn claus de fossatz,

Ab lissas de fortz pals serratz.

 

Et atressi·m platz de seignor

Qand es primiers a l’envazir

En caval armatz, ses temor,

C’aissi fai los sieus enardir

Ab valen vassalatge.

E pois que l’estorns es mesclatz,

Chascus deu esser acesmatz

E segre·l d’agradatge,

Que nuills hom non es ren prezatz

Troq’a mains colps pres e donatz.

 

Massas e brans, elms de color,

Escutz trancar e desgarnir

Veirem a l’intrar de l’estor,

E maint vassal essems ferir,

Don anaran aratge

Cavaill dels mortz e dels nafratz.

E qand er en l’estor intratz,

Chascus hom de paratge

Non pens mas d’asclar caps e bratz,

Car mais val mortz qe vius sobratz.

 

E·us dic qe tant no m’a sabor

Manjar ni beure ni dormir

Cuma qand auch cridar : "A lor !"

D’ambas las partz et auch bruïr

Cavals voitz per l’ombratge,

Et auch cridar, "Aidatz ! Aidatz !"

E vei cazer per los fossatz

Paucs e grans per l’erbatge

E vei los mortz qe pels costatz

Ant los tronchos ab los cendatz.

 

Pros comtessa, per la meillor

C’anc se mires ni mais se mir

Vos ten hom e per la genssor

Dompna del mon, segon q’auch dir.

Biatritz d’aut lignatge,

Bona dona en ditz et en fatz,

Fons lai on sorz tota beutatz,

Bella ses maestratge,

Vostre rics pretz es tant poiatz

Qe sobre totz es enansatz.

 

Baron, metetz en gatge

Castels e vilas e ciutatz

Enans q’usqecs no·us gerreiatz.

 

Poème précédent en occitan :

Raimbaut de Vaqueyras: « Ne me plaisent hiver ni printemps... » / « No m'agrad' iverns ni pascors... » (24/10/2020)

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Peire Rogier : « En bon vers ne peut faillir... » / « Ges non puesc en bon vers fallir... » (25/11/2020)