jean_joubert1[1]

                                                                                          A Luis Bunuel

 

I

Silence, chiens !

Dans le silence de nos terres, ils sont venus, meute après meute, tout briser

Et comme grêle au vent d’avril on entendait crisser leurs griffes aux vitres de

     l’attente.

Leur haleine empuantit jusqu’à l’eau vierge des fontaines

Et la racine même oublia le printemps.

Le jour ne tombait plus que déchiré sur les collines pathétiques

Au bord de l’ombre, toute plainte, pour le délice de la nuit.

 

II

Ils se sont installés comme des graines dans une cave.

Ils ont lancé vers la lumière leurs pousses pâles,

Pris racine dans la cendre et la sciure.

Ils n’en bougeront plus !

Dussent le vent tourner, l’aube mourir,

Le fleuve remonter vers sa source secrète,

Une étoile inconnue naître dans le jardin,

Ils n’en bougeront plus,

Ils n’en bougeront plus,

 

La pierre les a pris dans ses griffes mortelles.

 

III

« Nous vivons menu, nous pensons brouillard,

Nous aimons les danseuses roses sur des cordes

Et les charmeurs de serpents pourvu qu’ils soient en cage,

Nous aimons l’amour aux nuits des boudoirs,

Le ventre de soie des femme fragiles.

 

Le reste ne nous intéresse pas !

Nous ne voulons pas savoir, pas savoir, pas savoir...

D’ailleurs, nous savons tout, c’est bien connu :

Nous payons des gens pour penser.

Nous pensons nous-mêmes, le dimanche soir, de huit à neuf,

Après la charmante promenade en famille vers les abattoirs.

 

Nous pensons, nous pensons et c’est terrible ! »

 

IV

Tu les dérange, ces chiens !

Voici que claquent au vent les guenilles du scandale.

Tu trousses l’ordre comme un fille publique

Et c’est une belle débandade de pudeurs.

Ils trouvent que tu abuses,

Que tu malmènes les règles de l’art,

Que tu manques de tact, de goût, de sens critique

Et d’un tas d’autres choses qui font les grands artistes,

Entre autres du respect de leur propre néant.

 

V

Une main, coupée de l’homme par la nuit, s’attarde aux ronces d’une grille ;

Comme un rat, elle cherche sa route menue vers la fraîcheur du jour,

Hésite et glisse et la tendresse l’illumine.

Main plus tendre qu’un sable vierge au couchant de la vague,

Main de caresse et de labeur pour la gorge des filles et les racines de

     septembre,

Doigts durs, paume creuse et le sanglot de l’attente

Comme un tambour qui bat sur l’aube d’une ville.

Une main, coupée de l’homme par une lame de ténèbres,

Et plus loin s’apprête le pied de plomb qui l’écrase !

 

VI

Entre une femme en robe rouge et c’est le vent !

Entre une femme parmi les rafales de l’ennui,

Accablante, un peu penchée, les bras nus,

Caressant sur sa gorge une loutre endormie.

 

C’est le printemps. La robe s’ouvre et le bonheur était possible.

Les jambes s’ouvrent. Un visage se reconnaît.

Et le bonheur était possible. Tout le criait :

Une racine dans le roc, une aile au pli du vent,

La bouche des nielles contre le flanc des blés,

Une guêpe au pollen légère comme un cri.

Sur la blancheur d’un drap que tendent les tréteaux,

Dans la chaux d’une cave égarée en plein Nord,

On prépare en secret l’iode et les ciseaux.

 

VII

« Assez ! Nous voulons de la douceur à la pelle,

L’éloge du printemps, l’esthétique des roses,

Sur fonds d’oiseaux, le portrait grandeur nature

D’une femme endiamantée qui se prélasse

Et lève un doigt gracile vers un ciel de velours.

Nous ne voulons ni chaux, ni sang, ni boue

Et surtout pas de cadavre qui nous ressemble ! »

Adressez-vous ailleurs !

Il est des commissaires de police qui écrivent de la poésie entre deux rafles.

Mais oui ! j’en connais ! Les coups, çà les excite.

Fait étrange, on ne rencontre pas de cris dans leurs vers,

Pas de cris, pas de sang, pas de ciels déchirés

Mais un certain genre lyrico-pastoral qui les caractérise

Et les voue à la reconnaissance d’esthètes

Qui ne seront probablement jamais leurs clients.

 

VIII

Battons le vent, crevons la boue, brûlons la nuit !

Sorcières, préparez vos poisons dans la lune,

Et que l’on immole trois chevaux blancs près du fleuve.

Que l’on trempe les chevelures dans des jarres !

 

Car la terre au plus noir enfante sa vermine.

 

L’œil fond. La langue tourne dans son trou

Et s’y couche avec un bruit d’abcès qui crève.

Les goîtreux ont des regards d’anges :

Ils rient de tout, du vent, de l’eau,

De la grimace d’une plaie.

Le fusillé demande au mur un peu de sa chaleur.

On dirait un enfant qui dort dans le sainfoin.

Et justement un enfant tombe dans le feu.

L’affreuse soldatesque des ténèbres

Attise entre trois souches une main décharnée.

La république des marchands dépêche une avant-garde de moines vers les

     terres aurifères.

Un général lit Platon dans son abri blindé.

Le mitrailleur a des peines d’amour qui n’intéressent personne.

Pour vingt mille francs par mois, le docker a tout juste le droit de se faire

     écraser la jambe.

La servant accouche dans le grenier avec de grandes douleurs.

Et la solitude lui pèse à deux mains sur les cuisses.

 

« A Venise, nous aurons des noces de princes

Et les étoiles, à petits pas, descendront de nos lits »

Ils s’éventent sur la terrasse auprès des saules pathétiques

Et de grandes femmes en robes roses vont et viennent dans le jardin

Parlant de riens, de fleurs, d’oiseaux et des dernières nouveautés littéraires

Tandis qu’un orchestre de croque-morts enterre le troisième mouvement d’un

     concerto.

Battons le vent, crevons la boue, brûlons la nuit,

Et que leurs lames soient la naissance du cri

Qu’une chaîne de voix porte jusqu’aux montagnes !

 

Le Chasseur de Sylans, précédé de Campagnes secrètes.

Librairie Saint-Germain-des-Prés éditeur, 1974

Du même auteur :

« Et nous vivrons sous le silence de la neige… » (15/08/2014)

« A l’aube… » (27/10/2017)

« Ainsi je fus... » (27/10/2018)

« Asseyez-vous, peuples de loups ... » (27/10/2019)