leon-gontran-damas-s[1]Léon-Gontran Damas vu par Emmanuel Baliyanga

 

Pour Aimé Césaire

J’ai l’impression d’être ridicule

dans leurs souliers dans leur smoking

dans leur plastron dans leur faux-col

dans leur monocle dans leur melon

 

J’ai l’impression d’être ridicule

avec mes orteils qui ne sont pas faits pour

transpirer du matin jusqu’au soir qui déshabille

avec l’emmaillotage qui m’affaiblit les membres

et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe

 

J’ai l’impression d’être ridicule

avec mon cou en cheminée d’usine

avec ces maux de tête qui cessent

chaque fois que je salue quelqu’un

 

J’ai l’impression d’être ridicule

dans leurs salons dans leurs manières

dans leurs courbettes dans leurs formules

dans leur multiple besoin de singeries

 

J’ai l’impression d’être ridicule

avec tout ce qu’ils racontent

jusqu’à ce qu’ils vous servent l’après-midi un peu d’eau chaude

et des gâteaux enrhumés

 

J’ai l’impression d’être ridicule

avec les théories qu’ils assaisonnent

au goût de leurs besoins de leurs passions

de leurs instincts ouverts la nuit en forme de paillasson

 

J’ai l’impression d’être ridicule

parmi eux complice parmi eux souteneur

parmi eux égorgeur les mains effroyablement rouges

du sang de leur civilisation

 

Pigments

G.L.M. éditeur, 1937

Du même auteur :

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