guillaume_d27_aquitaine[1]

 

Chanson

 

Tout éjoui je ressens en amour

Une joie que je veux éprouver plus vive,

Et puisque à cette joie je veux m’en tenir

Je dois faire tout mon possible

Auprès de la plus belle entre les dames

Que l’on peut voir et entendre.

 

Vous le savez, je n’ai de quoi me faire valoir

Et je ne sais m’envelopper de grands éloges.

Mais si jamais une joie peut fleurir,

Par-dessus toutes celle-là doit donner grain

Et sur les autres l’emporter en éclat

Comme le soleil éclaire un sombre jour.

 

Jamais homme ne put en imaginer

Une telle, ni en vouloir ni en désir,

Ni en pensée ni en songe ;

Une telle joie ne peut trouver son égale

Et qui s’aviserait de la louer

N’aurait trop d’un an pour y parvenir.

 

Toute joie lui doit soumission,

Et tout pouvoir obéissance

A ma dame, pour son bel accueil

Et pour son égard si plaisant ;

Et il gagne plus de cent ans de vie

L’homme dont s’empare cette joie d’amour.

 

Par sa joie peut guérir les malades,

Par sa colère les bien-portants faire mourir,

D’un homme sage faire un fou,

D’un homme beau la beauté changer,

Le plus noble rendre vilain

Et du plus vilain faire un noble.

 

Puisque plus gente on ne peut trouver

Ni voir de ses yeux ni dire de sa bouche,

Près de moi je la veux retenir,

Pour rafraîchir l’intérieur de mon cœur,

Pour rendre jeunesse à ma chair

Et l’empêcher de s’envieillir.

 

Si ma dame veut m’accorder son amour,

Je suis prêt à le prendre avec reconnaissance,

A le tenir secret et à le choyer,

A ne dire et faire que pour son plaisir,

A tenir grand cas de ce qu’il vaut

Et ses louanges faire retentir.

 

Je ne lui ai rien fait savoir par autrui

Tant j’ai peur qu’aussitôt elle se fâche,

Et pour moi non plus, tant je crains de faillir,

Je n’ose lui déclarer mon amour ;

Mais c’est elle qui doit choisir au mieux pour moi,

Puisque je sais qu’elle seule me peut guérir.

 

Traduit de l’occitan par Suzanne Julliard

In, « Anthologie de la poésie française »

Editions de Fallois, 2002

 

Vers

 

Moult joyeux me prends à aimer

Une joie et plus m’y veux plonger,

Puisqu’à joie veux m’abandonner

Bien juste, si peux, au mieux aller,

La plus parfaite rechercher,

Que l’on puisse voir et entendre.

 

Le savez, ne me veux vanter,

De grands laus ne me sais couvrir,

Mais si onc joie peut fleurir,

Celle-là doit son grain porter

Et entre toutes resplendir

Comme soleil en sombre jour.

 

Onc homme ne peut l’imaginer

Dans le vouloir ou le désir,

Ou en pensée ou en rêve ;

Telle joie ne se peut trouver,

Et qui bien la voudrait louer

D’un an n’y pourrait parvenir.

 

Toute joie doit s’humilier

Et toute puissance obéir

A ma dame, pour son bel accueil

Et son bel et plaisant égard ;

Tel homme peut bien cent ans durer

Qui joie de s’amour peut saisir.

 

Par sa joie peut malade guérir,

Et par son ire les sains occire,

D’un sage elle peut faire un fol,

A bel homme sa beauté ravir,

Et le plus courtois avilir,

Et chaque vilain faire ennoblir.

 

Puisque meilleur ne peut trouver,

Ni d’yeux voir ni de bouche dire,

Près de moi la veux retenir,

Pour mon cœur dedans rafraîchir

Et pour ma chair renouveler

Et pour m’empêcher de vieillir.

 

Si ma dame (me) veut s’amour donner,

Saurai le prendre et remercier,

Tenir secret et la louer

Et pour son plaisir dire et faire

Et son prix bien apprécier

Et ses louanges publier.

 

Par autrui n’ose rien mander

Telle peur ai qu’elle s’irrite,

Ni de même, tant crains faillir,

Ne lui ose lui m’amour monter ;

D’elle j’attends mon allégeance,

Car seule elle peut me guérir.

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Pierre Seghers, 1960

 

Canso

 

Mout jauzens me prenc en amar

Un joy don plus mi vuelh aizir,

E pus en joy vuelh revertir

Ben dey, si puesc, al mielhs anar,

Quar mielhs onr’am, estiers cujar,

Qu’om puesca vezer ni auzir.

 

Ieu, so sabetz, no’m dey gabar

Ni de grans laus no’m say formir,

Mas si anc nulhs joys poc florir,

Aquest deu sobre totz granar

E part los autres esmerar,

Si cum sol brus jorns esclarzir.

 

Anc mais no poc hom faissonar

Co’s, en voler ni en dezir

Ni en pensar ni en cossir ;

Aitals joys no pot par trobar,

E qui be I volria lauzar

D’un an no y poiri’avenir.

 

Totz joys li deu humiliar,

Et tota ricors obezir

Mi dons, per son belh aculhir

E per son belh  plazent esguar ;

E deu hom mais cent ans durar

Qui’l joy de s’amor pot sazir.

 

Per son joy pot malautz sanar,

E per sa ira sas morir

E savis hom enfolezir

E belhs hom sa beutat mudar

E’l plus cortes vilanejar

E totz vilas encortezir.

 

Pus hom gensor no’n pot trobar

Ni huelhs vezer ni boca dir,

A mos ops la vuelh retenir,

Per lo cor dedins refrescar

E per la carn renovellar

Que no puesca envellezir.

 

Si’m vol mi dons s’amor donar,

Pres suy del penr’e del grazir

E del celar e del blandir

E de sos plazers dir e far

E de sos pretz tener en car

E de son laus enavantir.

 

Ren per autruy non l’aus mandar,

Tal paor ay qu’ades s’azir,

Ni ieu mezeys, tan tem falhir,

No l’aus m’amor fort assemblar ;

Mas elha’m deu mo mielhs triar,

Pus sap qu’ab lieys ai a guerir.

 

Poème précédent en occitan :

Marcela Delpastre : « Entre toutes choses... » / « Entre tot... » (01/04/2020)