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Paysages planétaires

(1-5)

1

(ALASKAMAZONIE)

 

Les cimes des conifères

le royaume des corbeaux

la petite et la grande Ourse

les aurores boréales

les restes des chercheurs d’or

les traîneaux sur la toundra

les mâts généalogiques

le cuivre et les dents de morse

 

     La mer, houles et replis, avec les cris des mouettes, grand large et marées,

avec les chants des baleines au loin. Par les fenêtres du navire nous voyons

défiler fjords et glaciers. Soudain des blocs se détachent et tombent dans les

chenaux en éclaboussant. Voici des chasseurs qui rentrent avec viandes et

fourrures.

 

L’empire des colibris

les aurores boréales

cyclones dévastateurs

les traîneaux sur la toundra

les radeaux sur les grands fleuves

le cuivre et les dents de morse

les auréoles de plume

le royaume des corbeaux

 

     Le fleuve grand comme la mer, méandres et rapides avec les cris des singes,

embarcadères et jangadas avec les feulements des jaguars au loin. Par les

fenêtres du navire nous voyons s’envoler les oiseaux éclatants parmi les lianes

qui tombent des hautes branches des arbres immenses. Voici des archers qui

rentrent avec élytres et plumes.

 

Les restes des chercheurs d’or

les récolteurs d’hévéa

les mâts généalogiques

le théâtre abandonné

les cimes des conifères

les lianes dégoulinant

la petite et la grande Ourse

les condors et les pumas

 

     Le port entre la mer et le fleuve, grues et treuils avec les cris des

manœuvres, drames et remorqueurs avec une mélodie au loin. Nous

voyons s’exaspérer les machines dans les conserveries. Voici des matelots

qui cherchent fortune. Le froid salue la chaleur ; les rouages rêvent de

solitude ; les latitudes se recouvrent dans la transe des danseurs. La mer ; le

fleuve.

 

Les radeaux sur les grands fleuves

le théâtre abandonné

les auréoles de plumes

les lianes dégoulinant

l’empire des colibris

les condors et les pumas

cyclones dévastateurs

les récolteurs d’hévéa.

 

2

 

(GAMELANG CELTIBERE)

 

Mêlant leurs piétinements

au tintement des monnaies

entre dolmens et menhirs

les héros des anciens temps

découvrant leur vraie nature

parmi grèves et forêts

dans les halles et les foires

parmi vaches et chevaux

 

     Au-dessus des marais se découpe le faubourg industriel avec ses toits en

dents de scie, ses cheminées avec panaches de noirceur, ses rangées de

maisons, ses manifestations et ses descentes de police. Issus des déchirures

entre les nuages, des rayons de plus en plus horizontaux éveillent des cuivres

dans les vitres. Sous la pluie les cornemuses rêvent de soleil.

 

Dans les marchés surpeuplés

les héros des anciens temps

mêlant leurs cris et senteurs

parmi grèves et forêts

sous le théâtre des ombres

parmi vaches et chevaux

répètent leurs aventures

au tintement des monnaies

 

     Les pays arides projettent leurs sites sur l’écran des vapeurs. L’Australie

succède à l’Espagne. Les oiseaux poursuivent leurs migrations. Les taureaux

mugissent dans l’arène. Notre foule en traverse une autre. Des vignes

andalouses aux tamis des chercheurs d’or, dans la torpeur, guitares et

didjeridoos rêvent de rosées.

 

Découvrant leur vraie nature

aux promesses des marchands

dans les halles et les foires

les enfants émerveillés

mêlant leurs piétinements

parmi jungles et cités

entre dolmens et menhirs

parmi cochons er canards

 

     Des arcs-en-ciel passent d’île en île. Nous voyons très sérieusement une

mosquée à la place d’une usine ; les affiches s’animent en théâtre d’ombres.

Sur le faubourg industriel, l’œil de Vénus, dans une éclaircie, dirige les

carillons vers la nuit.

 

Sous le théâtre des ombres

les enfants émerveillés

répètent leurs aventures

parmi jungles et cités

dans les marchés surpeuplés

parmi cochons et canards

mêlant leurs cris et senteurs

aux promesses des marchands

 

3

 

(ETATS ZUNI)

 

Vrombissement des avions

le tumulte des machines

les cantiques dans les rues

les sirènes policières

les coups de feu dans la nuit

le grésillement des tubes

jaillissement des geysers

contrebasse et batterie

 

     Entre l’avion et le métro le prédicateur rassemble ses ouailles. Vite. Entre le

métro et les voitures les chœurs se font signe. Plus vite. Entre les voitures et le

métro les couleurs se tressent. Encore plus vite. Entre le métro et l’avion la

portière claque. Urgence.

 

Les maison de terre douce

les sirènes policières

maïs de toutes couleurs

le grésillement des tubes

dans le solstice d’hiver

contrebasse et batterie

martèlement des tambours

le tumulte des machines

 

     Un incendie éclate sur l’aéroport. Angoisse. Les tambours transmettent

l’alarme jusqu’aux grandes plaines, jusqu’aux rochers monumentaux dans le

désert. Confusion. Les tambours battent le rappel des esprits. Soupirs.

 

Les coups de feu dans la nuit

vanneries feutres bijoux

jaillissements des geysers

un reflet d’Eldorado

vrombissement des avions

tissages et broderies

les cantiques dans les rues

les masques et les hochets

 

     Les voyageurs sont invités à se détendre dans un bar. Patience. Des

voitures s’échappent. Vigilance. Les camions se calment. Soulagement.

Des ogives se croisent dans les voûtes du ciel où les orgues des horizons

échafaudent leurs restaurations.

 

Dans le solstice d’hiver

un reflet d’Eldorado

martèlement des tambours

tissages et broderies

les maison de terre douce

les masques et les hochets

maïs de toutes couleurs

vanneries feutres bijoux

 

4

 

(CANADA CATHAY)

 

Les glaçons à la dérive

entre les forêts d’érables

piétinement dans la neige

patinage sur les lacs

le train régulièrement

sur la plaine immaculée

les croisements des camions

la vibration des pylônes

 

     Crépitements, explosions, souffles de forge, écroulements. Les flammes

gagnent. Il ne restera bientôt plus rien de la prairie. Le bétail fuit. Toute la

province est menacée, la nation, le continent même. Les Indiens survivants

essaient d’opposer au sinistre ce dont ils se souviennent de leurs incantations

de jadis, de le contenir par l’édification d’une sorte de muraille de Chine

mentale.

 

Brisements dans les allées

patinage sur les lacs

les pinceaux déposent l’encre

sur la plaine immaculée

le pincement de la corde

la vibration des pylônes

céramiques et baguettes

entre les forêts d’érables

 

     Mais rien n’y fait ; le tapis déroule ses langues acérées et sinueuses

jusqu’aux rails, jusqu’à la gare où des exilés se hissent dans le train pour

aller sauter dans l’avion d’où l’on regardera à peine le passage des archipels

en attendant l’atterrissage et la découverte de la grande ville en transformation

autour de sa cité qui n’est plus interdite, autour de son palais naguère impérial

sous la montagne de charbon, avec ses opéras, céramiques, oriflammes et

amères récapitulations, remontées de splendeurs et d’horreurs.

 

Le train régulièrement

sur l’océan de papier

le croisement des camions

le parfum des orchidées

les glaçons à la dérive

entre bambous et pruniers

piétinement dans la neige

la garde sur la Muraille

 

     Pour s’en revenir enfin, chargé d’idéogrammes et de bronze, de l’autre côté

de la mer où les flammes auront tout dévoré sur la prairie que recouvre

maintenant miséricordieusement la neige sur laquelle les ombres des nuages

improvisent leurs lavis.

 

Le pincement de la corde

le parfum des orchidées

céramiques et baguettes

entre bambous et pruniers

brisements dans les allées

la garde sur la Muraille

les pinceaux déposent l’encre

sur l’océan de papier

 

5

(CARAÏBES OURALOCEANNIENNES

 

La steppe battue des vents

parcourue de longues vagues

sous la barre des montagnes

de grands troupeaux de chevaux

s’enfilent dans les sentiers

quand les carillons commencent

lançant leurs incantations

d’horizon en horizon

 

     La steppe roule en grandes vagues que les chevaux dévalent comme des

dauphins, se dépassant, caracolant, s’ébrouant, se roulant dans l’écume de

poussière. Chargeant depuis le second horizon qu’une pointe de galop

découvre derrière le premier, le vent apporte le refrain d’une mère

apaisant son enfant.

 

Robes à doubles volants

quand les carillons commencent

les guitaristes s’arrêtent

d’horizon en horizon

le champ de la  canne à sucre

parcouru de longues vagues

par-devant les rhumeries

de grands troupeaux de chevaux

 

     Des tourbillons de fumée font virer les hautes herbes, apportant avec eux

des échos d’outre-désert et d’outre-mer, d’outres-villes et d’outre-neige. Par ici

on devine le Caucase, par là ce sont plutôt les Andes. Des lignes plus ou moins

régulières relient les continents dont la dérive semble loin d’être achevée. Dans

les étages des torrents, on observe des raz-de-marée miniatures. Par ici on

devine les Antilles, par là ce sont plutôt les Tonga. Les oiseaux répondent aux

sirènes.

 

Sous la barre des montagnes

les tambours aidant la danse

s’enfilent dans les sentiers

tournent dans le crépuscule

lançant leurs incantations

pour allumer leurs cigares

la steppe battue par les vents

s’étend à perte de vue

 

     Les vagues de la steppe deviennent liquides et brassent les souvenirs que les

cyclones ramènent de leurs tours du monde, les grandes villes  d’Europe

d’abord, avec leurs vacarmes et leurs concerts ; et au milieu des eaux, la mère

nullement dépaysée continue ses couplets pour réendormir son enfant réveillé

par le passage d’un avion.

 

Le champ de la canne à sucre

s’étend à perte de vue

par-devant les rhumeries

les tambours aidant la danse

Robes à doubles volants

tournent dans le crépuscule

les guitaristes s’arrêtent

pour allumer leurs cigares

1993

 

Seize lustres. Poésie

Editions Gallimard, 2006

Du même auteur :

 « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)

 Le tombeau d’Arthur Rimbaud  (12/08/2016)

Vers l’été (12/08/2017)

Lectures transatlantiques (12/08/2018)

Les commissures du feu (12/08/2019)