ob_0955a6_rictus-steinlen[1]Jehan-Rictus par Steinlen

 

XVII

 

Et quant à moi pour le présent

J’vourais qu’mes faims soy’nt assouvies,

J’veux pus marner, j’veux viv’ ma vie

Et tout d’suite et pas dans dix ans !

 


Car c’ soir j’ai comme un r’gain d’ jeunesse

Un tout petit, oh ! bien petit,

Et si ce soir j’sens ma détresse

Demain je r’tomb’rai abruti !


V’là Lazar’ qui veut s’couer sa cendre

Et flauper l’Monde à coups d’linceul !

La liberté où j’vais la prendre !

J’vas êt’ mon Bon Guieu moi tout seul !


J’suis su’ la Terr’, c’est pour y vivre,

J’ai des poumons pour respirer,

Des yeux pour voir, non pour pleurer,

Un cerveau pour lir’ tous les livres,


Un estomac pour l’satisfaire,

Un cœur pour aimer, non haïr,

Des mains pour cueillir le plaisir

Et pas turbiner pour mes frères !

 

 

Soupé des faiseurs de systèmes,

Des économiss’s « distingués »,

Des f’seurs de lois qui batt’nt la flemme

(Tout’ loi étrangle eun’ liberté !)


Soupé des Rois, soupé des Maîtres,

Des Parlements, des Pap’s, des Prêtres.

(Et comm’ j’ai pas d’aut’ bien qu’ma peau,

Il est tout choisi mon drapeau !)


Soupé des vill’s, des royaumes

Où la Misèr’ fait ses monômes,

Soupé de c’qu’est civilisé

Car c’est l’malheur organisé !


Nos pèr’s ont assez cravaillé

Et bien assez égorgillé !

L’Homm’ de not’ temps faut qu’y s’arr’pose

Et qu’l’Existence lui tourne en rose.

 

 

 

Oh ! mon Guieu, si vous existez,

Donnez-nous la forc’ d’être libres

Et que mes souhaits s’accomplissent,


Car au Printemps, saison qu’vous faites

Alorss que la Vie est en fête,

Y s’rait p’têt ben bon d’être eun’ bête

Ou riche et surtout bien aimé.


(Ça s’rait ben bon, si c’n’est justice !)

 

Les Soliloques du pauvre

Chez l’auteur, 1897

Du même auteur : « Notre dab qu’on dit aux cieux » (23/07/2019)