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Chants pour Signare

 

(pour flûtes)

 

Une main de lumière a caressé mes paupières de nuit

Et ton sourire s’est levé sur les brouillards qui flottaient monotones sur mon

     Congo.

Mon cœur a fait écho au chant virginal des oiseaux d’aurore

Tel mon sang qui rythmait jadis le chant blanc de la sève dans les branches de

     mes bras.

Voici la fleur de brousse et l’étoile dans mes cheveux et le bandeau qui ceint le

     front du pâtre-athlète.

J’emprunterai la flûte qui rythme la paix des troupeaux

Et tout le jour assis à l’ombre de tes cils, près de la Fontaine Fimla

Fidèle, je paîtrai les mugissements blonds de tes troupeaux.

Car ce matin une main de lumière a caressé mes paupières de nuit

Et tout le long du jour, mon cœur a fait écho au chant virginal des oiseaux.

 

(pour khalam)

Tu as gardé longtemps, longtemps entre tes mains le visage noir du guerrier

Comme si l’éclairait déjà quelque crépuscule fatal.

De la colline, j’ai vu le soleil se coucher dans les baies de tes yeux.

Quand reverrai-je mon pays, l’horizon pur de ton visage ?

Quand m’assiérai-je de nouveau à la table de ton sein sombre ?

 

Et c’est dans la pénombre le nid des doux propos.

 

Je verrai d’autres cieux d’autres yeux

Je boirai à la source d’autres bouches plus fraîches que citrons

Je dormirai sous le toit d’autres chevelures à l’abri des orages.

Mais chaque année, quand le rhum du Printemps fait flamber la mémoire

Je regretterai le pays natal et la pluie de tes yeux sur la soif des savanes.

 

(pour khalam)

Je t’ai accompagnée jusqu’au village des greniers, aux portes de la Nuit

Et j’étais sans paroles, devant l’énigme d’or de ton sourire.

Un crépuscule bref tomba sur ton visage, un caprice divin.

Du haut de la colline refuge de lumière, j’ai vu s’éteindre l’éclat de ton pagne

Et ton cimier tel un soleil plonger dans l’ombre des rizières

Quand m’ont assailli les angoisses, les peurs ancestrales plus traîtresses que

     panthères

- L’esprit ne les peut écarter au-delà des horizons diurnes.

Est-ce donc la nuit pour toujours oh ! le départ sans au revoir ?

Je pleurerai dans les ténèbres, au creux maternel de la Terre

Je dormirai dans le silence de mes larmes

Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche.

 

(pour flûtes et balafong)

Mais ces routes de l’insomnie, ces routes méridiennes et ces longues routes

     nocturnes !

Depuis longtemps civilisé, je n’ai pas encore apaisé le Dieu blanc du Sommeil.

Je parle bien sa langue, mais si barbare mon accent !

Les ténèbres sont noires, les scorpions du chemin sont couleur de sable de nuit

Et des nuages de torpeur oppressent ma poitrine, où poussent broussailles et

     râles.

 

Or voici aujourd’hui ma sœur la Brise, qui me visitait à Joal

A l’heure où des oiseaux étranges, vieux messagers d’ancêtres, chantaient doux

     la rosée du soir.

La mémoire de ton visage est tendue sur ma gorge, tente fervente du Tagant

Voûte qu’encercle la forêt bleue de tes cheveux.

Ton sourire de part en part traverse ce ciel mien, comme une voie lactée.

Et les abeilles d’or sur tes joues d’ombre bourdonnent comme des étoiles

Et la Croix-du-Sud étincelle à la pointe de ton menton

Et le Chariot flamboie à l’angle haut de ton front dextre.

Je crie la joie étale qui inonde mon cœur plus que Niger en hivernage

Je la crierai aux bêtes des palétuviers – Nânio !

Je la crierai aux fiancés qui causent sur la natte de la plage – Nânio !

 

Et je reposerai longtemps sous une paix bleu-noir

Longtemps je dormirai dans la paix joalienne

Jusqu’à ce que l’Ange de l’Aube me rende à ta lumière

A ta réalité brutale et si cruelle, ô Civilisation !

 

(pour khalam)

Ne t’étonne pas mon amie si ma mélodie se fait sombre

Si je délaisse le roseau suave pour le khalam et le tama

Et l’odeur verte des rizières pour le galop grondant des tabalas.

 

Entends la menace des vieillards-devins, la canonnade colère de Dieu,

Ah ! peut-être demain à jamais se taira la voix pourpre de ton dyâli.

Voilà pourquoi mon rythme se fait si pressant, que mes doigts saignent sur mon

     khalam.

Peut-être demain mon amie, tomberai-je sur un sol inapaisé

En regrettant tes yeux couchants et le tamtam brumeux des mortiers tout là-bas.

Et tu regretteras dans la pénombre la voix brûlante qui chantait ta beauté noire.

 

(pour deux flûtes)

Je t’ai filé une chanson douce comme un murmure de colombe à midi

Et m’accompagnai grêle mon khalam tétracorde.

Je t’ai tissé une chanson et tu ne m’as pas entendu.

Je t’ai offert des fleurs sauvages, dont le parfum est mystérieux comme des yeux

     de sorcier

Et leur éclat a la richesse du crépuscule à Sangomar.

Je t’ai offert mes fleurs sauvages. Les laisseras-tu se faner

O toi qui te distrais au jeu des éphémères ?

 

(pour khalam)

J’étais assis sur la prose d’un banc, le soir.

Les heures de garde s’alignaient devant moi, comme sur une route la

     monotonie des poteaux

Quand j’ai senti sur ma joue tiède les rayons mordorés de ton visage.

 

Où ai-je vu ce teint couleur de tata fier ? C’était au temps du Bour-Sine

     Salmonn

Et le père de mon grand-père lisait le visage de la fiancée sur l’étain des

     fontaines.

Mais quelle douceur à la fin du jour ! Et c’est l’Eté dans les rues de mon cœur.

Arbres de feuilles d’or, leurs fleurs de flamboyant – est-ce donc le Printemps ?

Les femmes ont la démarche aérienne des baigneuses sur la plage

Et les muscles longs de leurs jambes sont des cordes de harpe sous leur peau de

     platine.

Passent des servantes au col royal, qui vont puiser de l’eau à la fontaine de six

     heures

Et les becs de gaz sont de hautes palmes, où chante le vent ses complaintes

Et les rues sont calmes et blanches, comme dans les siestes d’enfance.

 

O mon amie couleur d’Afrique, prolonge ces heures de garde.

Ceux qui ont faim emportent ces trésors de Prévoyance !

Leur sourire est si doux ! c’est celui de nos Morts qui dansent au village bleu

 

(pour rîti)

- Ma Sœur, ces mains de nuit sur mes paupières !

- Devine la musique de l’Enigme.

 

- Oh ! ce n’est pas la bête brute qu’est le Buffle, pas les pattes sourdes du

     pachyderme

Pas le rire des bracelets aux chevilles de la servante lente

Pas les pilons encore lourds de sommeil, pas le rythme des routes en corvée.

 

Ah ! le balafong de ses pieds et le gazouillis des oiseaux de lait !

Les cordes hautes des kôras, la musique subtile de ses hanches !

C’est la mélodie du blanc Méhari, la démarche royale de l’Autruche.

 

- Et tu as reconnu ta Dame, la musique qui fait mes mains tes paupières si

     transparentes.

- J’ai nommé la fille d’Arfang de Siga.

 

(pour khalam)

Et nous baignerons mon amie dans une présence africaine.

Des meubles de Guinée et du Congo, graves et polis sombres et sereins.

Des masque primordiaux et purs aux murs, distants mais si présents !

Des tabourets d’honneurs pour les hôtes héréditaires, pour les Princes du Pays

     – Haut.

Des parfums fauves, d’épaisses nattes de silence

Des coussins d’ombre et de loisirs, le bruit d’une source de paix.

Des paroles classiques : loin, des chants alternés comme les pagnes du Soudan.

Et puis lampe amicale, ta bonté pour bercer l’obsession de cette présence

Noir blanc et rouge oh ! rouge comme le sol d’Afrique

 

(pour khalam)

Ton visage beauté des temps anciens ! Sortons les pagnes parfumés aux tons

     passés.

Mémoire des temps sans histoire ! C’était avant notre naissance.

 

Nous revenons de Dyônewâr, nos pensées s’attardaient sur les bolongs

Où luisaient faibles échos, les ailes des éloges cadencés.

Les bêtes des palétuviers les guettaient dans l’extase à leur passage

Et les étoiles sur la mer concave étaient un autre écho divin

Et les rames mélodieuses et lentes ruisselaient d’étoiles filantes.

Comme une statue, un masque de proue penché sur l’abîme sonore

Tu chantais d’une voix sombre ndeïsane ! la gloire du Champion debout.

Les bêtes des palétuviers buvaient délices ! ton souffle liquide.

Nous venons de Dyônewâr par les bolongs et vaguement.

Lors ton visage d’aujourd’hui sous sa patine avait la beauté noire de l’Eternel.

 

(pour flûtes et balafong)

Tu as donc dépouillé la grâce rose du flamant et l’élégance sinueuse de la

     Svelte

Tes cils ont pris la position de l’Eternel sur le visage des statues

Mais il flotte autour de ton masque l’aile claire de la mouette

Et c’est ce sourire obsédant, comme le leimotiv de ton visage mélodie.

Diamant patiemment sculpté par une haute Maison

Ton sourire me pose l’Enigme, plus subtil que ceux qu’échangeaient les

     Princes confédérés.

 

J’ai consulté les blancs vieillards tout fleuris de sagesse

J’ai consulté Kotye Barma et les Maîtres-de-science

J’ai consulté les devins du Bénin, au retour du voyage où leur chair est subtile

J’ai consulté les Grands-Prêtres du Poèré aux Etats du Mogho-Naba

J’ai consulté les Initiés des Mamangètye au Sanctuaire des Serpents.

Ils m’on dit leur silence, la stupéfaite obscurité de leurs yeux de leurs 

     oreilles.

 

Ah ! je n’ai oublié Princesse ! que d’avoir consulté mon cœur perce-murailles.

Ton rempart si mobile ne saurait résister à l’assaut subulé de mon cœur de

     dyâli.

 

(pour flûtes et balafong)

Mais oublier tous ces mensonges, comme les plaies des terrains vaguesde

     banlieue

Toutes ces trahisons, toutes ces explosions et toute cette mort dans l’âme

- C’est le silence des villes détruites, loin là-bas en blanche Russie –

Toutes ces espérances rasées ras en moi – seule une fille cheveux fous, promise

     au viol.

 

En la tendre douceur de ce printemps, en la douceur si bleue de ce printemps

Ah ! rêver de jeunes filles là-bas, comme on rêve de pures fleurs

Dans le vert horrible de la forêt. Dans la ténèbre de la forêt vierge

Croire qu’il y a des yeux de printemps, yeux de lumière et qui s’étonnent

Comme la clairière au matin, devant le Soleil son Champion.

Croire qu’il y a des mains plus calmes que des palmes, plus douces que

     berceuse nyominka

Mains douces à bercer mon cœur, ô palmes sur ma peine et mon sommeil.

 

Je vous salue fût lisse élancé, front hautain par-dessus la brousse

O lèvres noires et pour les seuls Alizés, vos frères au soir du choeur aérien.

Mais entendre sa voix lente et profonde, bourdon de bronze et si lointain !

Et son cœur bat à la hauteur du mien et son rythme est celui des tabalas.

Croire qu’il y a la Jeune Fille, qui m’attend au port à chaque courrier

Et qui espère mon visage dans la floraison des mouchoirs !

En la claire douceur de ce printemps, croire qu’elle m’attend la Vierge de soie

     noire.

 

(pour tama)

Ton nom ne m’est pas inconnu, aigrette de Satang et de Sitôr.

Il est venu de loin, tout chargé des parfums du Pount

Porté par la bouche des piroguiers et des chameliers au long cours.

 

Tu n’es pas le village ouvert que l’on met à genoux avec quelques pétards

Tandis que se lamentent longuement les mères, comme les chacals sur les

     tanns.

Tu n’es pas la vierge que l’on attrait avec une maigre louange

Et trois violoneux en chômage, enfilant des perles de traite.

 

Tu es le tata qui voit de loin venir la poussière de sang des chevaux-du-Fleuve

Tu es le tata qui domine les ruses bleues des cavaliers masqués.

Et il me faut tout l’art des Peuples-de-la-Mer, il me faut la puissance des

     canons.

Tu es le Serpent Sacré qui ne parle, ô belle poseuse d’énigmes

Mais des Maîtres-de-science, j’ai appris à percer les hiéroglyphes sur le sable.

 

Toi Ange de l’Enfant Prodigue, Ange des solutions à la clarté de l’aube

Quand les brouillards toute la nuit hâ ! ont pesé profond sur mon angoisse.

Tu es la porte de beauté, la porte radieuse de grâce

A l’entrée du temps primordial. Et je jouais avec les cailloux et colombes.

 

Signare, je chanterai ta grâce ta beauté.

Des maîtres de Dyong j’ai appris l’art de tisser des paroles plaisantes

Paroles de pourpre à te parer, Princesse noire d’Elissa.

 

(pour orchestre de jazz)

Dans la nuit abyssale en notre mère, nous jouions aux noyés t’en souvient-il ?

La paix des fromagers planait sur son espoir et les sourcils de son Champion.

 

Depuis, comme un qui cherche la fumée d’un songe, j’ai promené ma quête

    inquiète

Aux sables du Levant à la Pointe-du-Sud, chez les Peuples-de-la-Mer-verte

Et chez les Peuples d’Outre-mer. Et la conque au loin dans tes rêves, c’était

     moi.

Etait-ce toi la Nyominka, qui à Moundé offrit l’honneur d’un tabouret

A ma lassitude cendreuse ? Et l’ombre de sa maison Sâr ! n’était pas mince.

Ton père était docteur chez les Askias, ton hoirie de quatorze cents volumes.

La plume du talbé chantait les cils, l’odeur des parchemins teignait tes mains

Mieux que henné mieux qu’antimoine. Etait-ce toi la négresse aux yeux verts,

     Soyan ?

Contre l’épaule de la Nuit cubaine, si j’ai pleuré sur tes cheveux fanés !

Prêtresse du Vaudou en l’Ile Ensorcelée, mais souviens-toi du victimaire

Aux yeux droits et froids de poignards. Sous l’ombrage lilial d’Amboise,

     poétesse

Tu m’as filé souvent des blues. Ah ! la voix de lumière et son halo de sang !

Les ombres transparentes des chantres royaux pleuraient au son de la

     trompette.

 

A nouveau je t’ai rencontrée, et je t’ai dit mon trouble et tu m’as dit : « Ami ! »

Reconnais ton frère à ta voix qui tremble – mais bien passé le temps des cache-

     cache !

 

(pour deux flûtes)

Laisse ma tête mienne-ci, lourdes mes pensées à la chaîne

Mes nerfs las dans l’usine tournant au café – Seigneur ce tremblement qui

     taraude mes os !

Lasses lasses mes jambes lasses par les rues du thé à cinq heures.

Et mon cœur de ma mère lasse, qui oscille toujours entre Espoir et Angoisse.

Je rêve le soir d’amuissement à la finale des Nations.

 

Ma tête sur le sable de ton sein, mes yeux dans tes yeux d’Outre-mer

Quand les piroguiers de la Grande-Mer nous livreront-ils les poissons du rêve ?

Notre pagne est d’or blanc, d’or rouge les nuages notre haut pavillon

     seigneurial.

Voir les deux cités sœurs par-delà le bolong, la pourpre des vivants la cité

     bleue des Morts.

Je rêve le soir d’un pays perdu, où les Rois et les Morts étaient mes familiers.

Soufflent tes mains leurs alizés dans mes cheveux, qui bruissent de délices.

Oh ! leur chant dans les hautes palmes ou sur l’aile des goélands, je ne sais

     trop.

Que je dorme sur la paix de ton sein, dans l’odeur des pommes-cannelles.

Nous boirons le lait de la lune, qui ruisselle sur le sable à minuit.

 

(pour khalam)

Que dirai-je aux Princes Confédérés, retour de leur marche ou province ?

C’est bien assez d’être malade, comme orpheline sans chevilles d’or.

Que dire ma voix amébée au jeune homme qui chantera

La strophe élue de la fiancée ? Je n’ai seulement pas message d’hirondelle.

 

Il n’importe que je ne porte le gilet pourpre de l’athlète

Brodé de perles de rosée, ô Champion de Siny homme au sourire oblique

- Les perles modulent le chiffre de la divine Sinueuse –

Il m’importe, mais recevoir des messagers qui me fassent pair de mes pairs.

 

La bouche de ma mère décline le soir sur un nom rose et le ciel de ses dents.

Le Viguelwâr de Kolnodick est rentré de captivité

Grave de ses longues blessures, et trente chameaux des trésors de sa sagesse.

Il a choisi le nom de la classe de l’an : Bombe-atomique-à- l’orgueil-de-

     l’Europe.

 

Mais pouvoir annoncer, que ses yeux grands s’embrument au lever de mon

     souvenir

Ah ! que surtout tremble la terre, quand piaffe le courrier porteur de ma

     récade !

 

(pour deux flûtes et un tamtam lointain),

A JAMES BENOIT

 

Etait-ce une nuit maghrebine ? – Je laisse Mogador aux filles de platine.

Etait-ce une nuit maghrebine ? C’était aussi la Nuit notre nuit joalienne

D’avant notre naissance l’ineffable nuit : tu te coiffais devant le miroir de mes

     yeux.

 

Nous étions assis dans l’angoisse, à l’ombre de notre secret

Dans cette angoisse de l’attente qui faisait frémir tes narines.

Te la rappelles-tu cette rumeur de paix ? De la ville basse vague par vague

Elle venait battre à nos pieds. Un phare au loin appelait à ma droite

A gauche tout près de mon cœur, l’étrange immobilité de tes yeux.

Ah ! ces éclats soudain dans la nuit d’hivernage – je pouvais lire ton visage

Et je buvais ton visage terrible à longs traits altérés qui incendiaient ma soif

Et dans mon cœur qui s’étonnait, dans mon cœur de silence qui n’en pouvait

     mais

Cette rafale d’aboiements là-bas, qui l’éclataient comme grenade.

 

Puis ce crissement mordoré du sable, ce battement palpébral dans les feuilles.

Des gardes noires passaient dieux géants de l’Eden : des noctuelles visage de

     lune

Pesaient doucement à leurs bras- leur bonheur nous était brûlure.

En écoutant nos cœurs, on les entendait battre là-bas du côté de Fadioutt

On entendait frémir la terre sous les pieds vainqueurs des athlètes

La voix de l’Amanthe chanter la splendeur ténébreuse de l’Amant.

Et nous n’osions bouger nos mains tremblantes, et nos lèvres s’ouvraient et se

     fermaient.

Si l’aigle se jetait soudain sur nos poitrines, avec un cri sauvage de comète !...

Mais m’emportait irrésistible le courant, vers l’horrible chant des écueils de tes

     yeux.

 

Nous aurons d’autres nuits Sopé : tu reviendras sur ce banc d’ombre

Tu seras la même toujours et tu ne seras pas la même.

Qu’importe ? A travers tes métamorphoses, j’adorerai le visage de Koubam

     Tâm.

 

(pour flûtes et balafong)

Pourquoi fuir sur les voiliers migrateurs ? Ma tête est un marais putride

D’où je moule des briques monotones. Pourquoi fuir sur l’aile glacée des

     migrateurs ?

 

Mon amour est un pays de sables de sel, mon amour un Ferlo sans rugit ni

     rosée

- Oh ! l’horreur chère de mes Rip et Niombato, quand j’étais panthère aux

     pensées ombreuses^

Mon amour campagne rasée et quadrillée, pays blanc dont je ne suis qu’usager.

Mahé-Kor Dyouf-le-Tutoyé a vendu ses fusils ses chevaux-du-Fleuve

Mais je n’avalerai ni mon chant ni le souffle de mes narines

Comme le Maître-des-dyoung-dyoungs à l’époque des inventaires.

 

Mon refuge dans ce visage perdu, ô plus mélodieux qu’un masque pongwé !

Dans ce pays d’eau et de tanns, et d’iles flottant sur les terres.

Et je rebâtirai la demeure fongible au bord de cette courbe exquise

Du sourire énigme qu’aiguisent les lèvres bleu-noir des palétuviers.

Et je paîtrai les songes calmes des sauriens, et sorcier aux yeux d’outre-monde

Contemplerai les choses éternelles dans l’altitude de tes yeux.

 

Outre tes cils et les rôniers de Katamague, j’entends déjà les pilons de Simal

Les cris des chiens des chasseurs, forçant les hardes rutilantes du grand-rêve.

 

(pour deux balafongs)

Elle me force sans jamais répit, à travers les fourrés du Temps.

Me poursuit mon sang noir à travers foule, jusqu’à la clairière où dort la nuit

     blanche.

Je me retourne parfois dans la rue et revois le palmier souriant sous l’Alizé.

Sa voix me frôle d’un léger coup d’aile, qui va zézayant et je dis

« C’est bien Signare !» J’ai vu le soleil se coucher dans les yeux bleus d’une

     négresse blonde.

A Sèvres-Babylone ou Balangar, ambre et gongo, son parfum proche m’a

     parlé.

Hier à l’église à l’Angélus, ont brillé des cierges mordorant

Sa peau de bronze. Mon Dieu ! mon Dieu ! mais pourquoi m’arracher mes sens

     païens qui crient ?

Je ne puis chanter ton plain-chant sans swing aucun ni le danser.

Parfois c’est un nuage un papillon, quelques gouttes de pluie à ma vitre

     d’ennui.

Elle me force sans répit jamais, à travers les grands espaces du Temps.

Me poursuit mon sang noir, jusqu’au cœur solitaire de la nuit.

 

(pour flûtes et balafong)

Ce long voyage ma Sopé ! ce lent baiser comme le doux amer !

Je haïssais chaque jour un peu plus l’aile lointaine du goéland

Je haïssais un peu plus chaque jour le visage Orient de la fiancée bleue.

 

Ce clair voyage ma Sopé ! ce baiser nuit à l’espoir des gares

Ce doux déchirement des cœurs, ce long sifflement au départ des gares

Du blanc départ comme lorsque l’on tombe en rêve – Christ est né hier soir à

     six heures

Avec l’odeur fauve des cuirs et des fourrures, les trompettes d’argent des rires

Et bas le halètement des angoisses - Christ est né hier soir à six heures.

 

Cette lente lune de manne aux royaumes de notre enfance

Ce lumineux été sans nuit, cet éternel baiser des époux des fiancés

Qui le dirait ? Irons-nous à Belborg où les hommes se nourrissent de glace ?

Ou bien à Moussoro tu te rappelles ! où les paons fleurissent sauvages ?

Et les femmes y ont quatre coudées ; leurs seins mûrissent au soleil

Leurs jambes lentes paraissent et disparaissent sous les nuages comme des

     Crétoises.

 

Ces adieux sans au revoir ma Sopé ! Je ne voyais que ton absence

Sur des visages noirs atones. Et mes larmes tombaient doucement dans la mer.

 

(pour clarinettes et balafong)

Mais chanteront-ils les Amants, dans la lumière hyaline du futur ?

Chanteront-ils au son des clarinettes les amours nocturnes des amants d’hier ?

 

Que me sont les beaux los des bouches, et d’être rameau fâné ô pluies vertes !

Si Christ ne ressuscite dans le printemps blanc ? Je hais les danses des

     prémices

Si je ne te ravis sur mon cheval targui, serrant ton ivresse contre mon cœur

Parmi les cris et les balles du Sang et les sifflements des couteaux de jet.

 

Je romprai tous les liens du Sang, je dresserai une garde d’amour

Pour une seule nuit sans fin. Intime est ta voix plus que le nid tiède

Et tes lèvres de pain apaisent ma poitrine qui siffle comme un serpent noir.

Je romprai tous les liens d’Europe pour filer le poème sur cuisses de sable.

 

Que m’importe ce nom qui chante sur la porte du tabernacle ?

Le Paradis sera vide pour moi, et ton absence la damnation de l’Amant.

 

 

Nocturnes

Editions du Seuil, 1961

Du même auteur :

Prière pour la paix (13/07/2014)

L’Absente (13/0720/15)

Ndessé (13/07/2016)

Elégie des eaux (13/07/2017)

Chant du printemps (13/07/2018)

Nuit de Sine (13/07/2019)