giacometti-albertojpg[1]Gravure de Giacometti, 1961

Le fer et la rouille

à Jacques BARON

 

Si je passe l’espace crie et le sabre des minutes

aiguise son tranchant d’os sur la meule du temps

les chiens d’orage jappent entre les courroies

engendreuses d’étincelles et de tournois de lances

le sable coule le long des escaliers du sang

chaque marche est une ogive portail ouvert à deux battants

passent des aigles qui circulent à travers le val vierge des os

un squelette rompt la corde Silence Indice des lèvres

des lèvres éclatées qui saignent au berceau

gonfle l’audace des sortilèges le jeu des bagues et des fléaux

tambour voilé brûlé le soir par le spectre des siècles

la serrure siffle quand je parle même à voix basse

la clef m’invite au bal des ferronneries

sanglots si longs Carthage surnaturelle

les poutres frêles brisent l’espace

le silex est un aigle au vol sinueux d’exil

ses ailes sont des couteaux qui ancrent dans la terre

un circuit majuscule mais que le feu saura franchir

armure de l’évidence

 

Vous savez bien que je pleurerai peut-être

si les biches marines en légèreté d’alcôve

trépassent avec les orgues qui brûlent sous la mer

Gorgone mielleuse

apaise la rigueur et le fiel des conflits

la fête vespérale décoche encore quelques fines ossatures recéleuses de

     délices

comme les armoires quotidiennes où se défont les corps humains

Une lampe

un château qui baille de toutes ses grilles

un règne de batiste affolée Douce dentelle

les conjugaisons traversent la plaine en attelages de fantômes

balancent la flamme triangulaire

et tombent tout-à-coup comme le drapeau du laboureur

carnage originel sous couvert de la foudre

 

O sueur de carême lasse

Le soleil dédoré mangeur de coups de hache

abandonne le radeau du silence

comme 2et 2 font 4

Il se penche et va frôler le pavillon de lueurs

le sextant noir des poulpes

le crime des pôles oublieux de leurs stèles de glace

comme mes mains ignorantes oublient les pierres qui imprimèrent à mes deux

     paumes

les planisphères de sang et d’os

Laquais d’ennui

grêle d’ossements tombés des nuées

si le soleil une seule fois me parlait à l’oreille

hissé sur l’escabeau de l’ouïe

je lui tendrai la corde raide des sensations tactiles

la perche traîtresse des regards

il s’ennuierait entre mes doigts comme un serpent de flammes

serpent ruisselant de têtes

et pourri de sanglots

 

In, Revue « La Révolution surréaliste, N°8, Ier Décembre 1926 »

Du même auteur :

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