bachelin1[1]

 

Paysage de miséricorde

Aubervilliers ou Clignancourt

Avec tes gazomètres tes loques de brouillard

Tes bistrots à sidis tes chardons tes orties

Et tes locomotives aux béquilles de pluie

Et tes oiseaux d’un soir valsant sur les poubelles

Paysage de miséricorde

Retiens-moi si je penche du côté de la mort

Plus rien ne me sépare du dernier faux pas

Que ce mince parapet d’herbe folle et de brume

Plus rien que la maigreur de tes arbres malades

La ferraille grinçante d’un passage à niveau

Plus rien que ta grisaille amère et fraternelle

Paysage de miséricorde

Paysage de n’importe où.

 

Je suis n’importe qui

Mêlé à la poussière errante de la foule

Et mes mains sont trop lourdes pour la poésie

Et mon cœur se renverse à la table commune

Trinquant à la santé du monde comme il tourne

 

Je n’ai rien accepté je n’ai rien refusé

Je laisse les mouches ensevelir les morts

Et s’il m’arrive encore de me souvenir

D’une aurore en forêt d’un vol de libellules

C’est d’un élan trop bref pour toucher les étoiles

 

Le feu des images me couronne de cendres

Et seule mon angoisse s’émerveille parfois

D’une vie top large pour être vécue.

 

Neige exterminatrice, Poèmes 1967-2003

Editions Le Temps qu’il fait, 2004

Du même auteur : « Pourquoi nous émouvoir... » (28/06/2019)