Dugue3[1]

 

Nocturnes

Pour Jeanine

 

I

Le noir te sied

ainsi le blanc

à la morte.

 

Fallait-il le dire

à toi ?

 

Si parfaitement proche

comme absente

en ces instants

où les couleurs t’habitent.

 

II

Et toi, marchant

dans l’ombre qui s’engrange.

De toutes rumeurs,

tu gardes celle

du flot ressassant

la plainte antique.

 

Et toi, conservant

de l’été

ces mêmes bruissement d’élytres,

tu appuies la mémoire

à ses recoins d’ombre.

 

Je sais !

De la brume peut surgir une île

mais il faudra y marcher comme si le flot

continuait.

 

III

Terre, plus durable

que l’image que tu en as,

si durable

qu’elle émeut.

 

Elle,

toujours en passage

et cependant là,

si incomparablement là,

que ton pas s’y arrête

interdit devant tant

d’évidence.

 

IV

Il y a ce moment

impossible à dire et qui sera,

cependant, d’une précision certaine.

 

Nous l’avons, dès la naissance, consigné en nos

livres. La lande nous l’apprend, la mer nous le

rappelle, le cri plaintif de la mouette nous y

transporte parfois.

 

Mais nous demandons

si la longueur des nuits

n’infléchit pas le temps.

 

V

Il restera deux mains

mêlées à la terre

deux mains pour creuser

l’immuable.

 

Ce terreau inconnu où,

déjà, croissent nos silences.

 

Tu sais, les jours s’écourteront, la nuit se répandra,

viendront les rides et s’épaissira le salpêtre du mur.

 

A toi,

soutenant que la souffrance n’a pas de voix,

elles enseigneront

sa voix tenace.

 

VI

Elle dort

à la merci de la nuit

sans autre attirail que sa peau

et je sens passer la fièvre et

la peur des hommes d’alentour.

 

Peut-être, dort-elle

à même la terre

sans d’autre vêture

que la nuit ?

 

De quelle perte s’agit-il ou de

quelle lumière, alors, cherche-t-elle à se garder ?

 

VII

Ce fut l’enfance alertée,

déjà,

puis l’âge venu ; le règne minéral ;

 

la nuit lumineuse parfois

mais, ô combien, percée d’abîmes.

 

Enfin, la lente giration des pierres

si près de soi

comme au tombeau

quand on porte la main

vers l’huile de la lampe.

 

VIII

Viens sous la cendre

où la braise brûle encore.

Met-y la main

et garde ta salive

pour dire les mots

qui restent.

 

Ce fut la nuit qui t’appela

et te mit en garde

contre les jours trop clairs.

 

IX

 

L’hiver en appelle

à ta mémoire.

 

Tu sais ; les mains posées sur la table

et les visages ombrées pétrissant un temps d’ailleurs.

 

Celui, peut-être, du recueillement

venu au bout d’un âge

que le gel alourdi.

 

Tout a si peu d’importance

à part le poids des choses

familières et aimées,

les gens, ici, assemblés

en qui sommeillent les houles.

 

J’ai oublié leurs noms

qui furent les tuteurs du mien.

 

Je ne les ai jamais vus.

 

X

Le monde va,

en dépit des cris multiples,

frileusement jusqu’à la nuit.

 

C’est alors qu’aux abords du jardin,

Je l’entends bruire.

 

Il est,

comme la paume qui l’aurait

rassemblé et pacifié,

tout en caresses, en frôlements,

en tremblements.

 

XI

J’aimais la nuit,

les chemins s’y révélaient,

les pierres tordant au ras du flot

leur face moribonde

émettait des signes nouveaux.

 

La meilleure part était là,

dans ce presque silence

où se côtoyaient des ombres

don les noms avaient disparus.

 

XII

La nuit fut silencieuse

et la pensée reconquise.

 

Les mots ne nous aveuglaient plus

comme si nos mains avaient appris à les guider.

 

Nos corps se sentaient complices

et ne nous pesaient plus.

 

Ils allaient parmi les ombres

au bord d’un fleuve

dont le nom importe peu.

 

C’était une nuit pareille

aux autres nuits

et nous le découvrions

 

XIII

Le passeur d’un geste sûr

quitte la rive.

L’eau se déplace sous sa perche,

et le silence de l’homme

semble tenir à l’épaule

qui s’y appuie.

 

XIV

Découvriras-tu le chemin ?

sous l’œil imperturbable du passeur

dont les heures vont à rebours des heures.

 

Jamais il ne te fera signe,

le tien restera sans réponse

mais cependant il t’observera

te disant sans que tu puisses l’entendre :

 

« Il est là le chemin, et si tu ne le vois pas,

c’est qu’il est trop proche de toi.

Tâche d’apprendre à le reconnaître ! »

 

XV

Ce que tu fus,

le vent peut en parler

quand il rameute sous la soupente

les bruits de la maison.

 

L’ombre les recouvrait.

 

Elle te semble aujourd’hui

plus tenace, plus durable,

même si parfois, du lieu très reculé, la rumeur

de la mer

éclate comme un fanal.

 

XVI

Sur la lande

rien qu’une eau légèrement remuée,

un sens à peine éclos,

un accueil qui tarde.

 

Le silence en frémit, annonçant et gardant,

tout à la fois, l’évènement à venir.

 

Poème, peut-être

ou envol d’ailes ?

 

Déploiement à l’instant de la séparation

quand le ciel enferme ce qui va s’y nicher.

 

XVII

Sous un ciel

qui n’est pas étranger,

tu vas

méditant le pas

qui te précède.

 

Tu lui parles

comme à l’ami

resté après les autres.

 

La phrase, souplement,

coule ainsi la rivière

dans les herbes.

 

Enfin tu t’arrêtes,

le pas disparaît,

le ciel, d’un jour étrange,

se teinte,

et tu te tais.

 

Revue « Poésie partagée »

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1984

Du même auteur :

 « Aucun de nous … » (28/03/2016)

« Mais la douleur s’avoue vivace... » (14/06/2019)