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La Cruche

 

     Pas d’autre mot qui sonne comme cruche. Grâce à cet U qui s’ouvre en son

milieu, cruche est plus creux que creux et l’est à sa façon. C’est un creux

entouré d’une terre fragile : rugueuse et fêlable à merci.

 

     Cruche d’abord est vide et le plus tôt possible vide encore.

     Cruche vide est sonore.

     Cruche d’abord est vide et s’emplit en chantant.

     De si peu haut que l’eau s’y précipite, cruche d’abord est vide et s’emplit en

chantant.

 

     Cruche d’abord est vide et le plus tôt possible vide encore.

     C’est un objet médiocre, un simple intermédiaire.

     Dans plusieurs verres (par exemple) alors avec précision la répartir.

     C’est donc un simple intermédiaire, dont on pourrait se passer. Donc, bon

marché ; de valeur médiocre.

 

     Mais il est commode et l’on s’en sert quotidiennement.

     C’est donc un objet utile, qui n’a de raison d’être que de servir souvent.

     Un peu grossier, sommaire ; méprisable ? – Sa perte ne serait pas un

désastre...

     La cruche est faite de la matière la plus commune ; souvent de terre cuite.

     Elle n’a pas les formes emphatiques, l’emphase des amphores.

     C’est un simple vase, un peu compliqué par une anse ; une panse renflée ;

un col large – et souvent le bec un peu camus des canards.

     Un objet de basse-cour. Un objet domestique.

 

     La singularité de la cruche est donc d’être à la fois médiocre et fragile :

donc en quelque sorte précieuse. Et la difficulté, en ce qui la concerne, est

qu’on doive – car c’est aussi son caractère – s’en servir quotidiennement.

 

     Il nous faut saisir cet objet médiocre (un simple intermédiaire, de peu de

valeur, bon marché), le placer en pleine lumière, le manier, faire jouer ;

nettoyer, remplir, vider ;

 

     Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle casse. Elle périt par usage

prolongé. Non par usure : par accident. C’est-à-dire, si l’on préfère, par usure

de ses chances de survie.

     C’est un ustensile qui périt par une sorte particulière d’usure : l’usure de ses

chances de survie.

     Ainsi la cruche, qui a un caractère un peu simple et plutôt gai, périt par

usage prolongé.

     Certaines précautions sont donc utiles pour ce qui la concerne. Il nous faut

l’isoler un peu, qu’elle ne choque aucune autre chose. L’éloigner un peu des

autres choses.

     Pratiquer avec elle un peu comme le danseur avec sa danseuse. En rapports

avec elle, faire preuve d’une certaine prudence, éviter de heurter les couples

voisins.

     Pleine elle peut déborder, vide elle peut casser.

     Il ne faut pas, non plus, la reposer brusquement... lui laisser trop peu de

champ libre.

 

     Voilà donc un objet dont il faut nous servir quotidiennement, mais à propos

duquel, malgré son côté bon marché, il nous faut pourtant calculer nos gestes.

Pour le maintenir en forme et qu’il n’éclate pas, ne s’éparpille pas brusquement

en morceaux absolument sans intérêt, navrants et dérisoires.

 

     Certains, il est vrai, pour se consoler, s’attardent – et pourquoi pas ? –

auprès des morceaux d’une cruche cassée : notant qu’ils sont convexes ...

et mêmes crochus... pétalliformes..., qu’il y a parenté entre eux et les pétales

des roses, les coquilles d’oufs ... Que sais-je ?

     Mais n’est-ce pas une dérision ?

 

     Car tout ce que je viens de dire de la cruche, ne pourrait-on le dire, aussi

bien, des paroles ?

 

Oeuvres Complètes, Tome I

Editions Gallimard (La Pléiade), 1999

Du même auteur :

L’huître (05/06/2014) 

Le cageot (06/06/2015)

Le savon (06/06/2016)

La terre (05/06/2017)

La figue (06/06/2018)

L’ardoise (06/06/2019)

Le Bois de pins (06/06/2021)