seamus-heaney[1]

 

Mère

 

Alors que je pompe de l’eau, le vent chargé

de crachats de pluie effiloche

La corde d’eau qui coule.

Elle se déroule, tel le placenta de l’air qui vient de naître,

A chaque goulée du plongeur.

 

Je suis fatiguée de nourrir le bétail.

Tous les soirs je manie le bras de cette pompe

Une demi-heure d’affilée, pendant que les vaches,

Dans l’étable, vident goulûment leurs abreuvoirs.

Avant que je n’y aie fait monter le niveau de l’eau

Elles le font baisser.

 

A la queue leu leu, elles sont rentrées par le portail tout fait

Qu’il a fixé dans la clôture : une tête de lit tintinnabulante

Attachée aux piquets avec du fil de fer. Elle est prête à rendre l’âme.

Maintenant, elle ne tinte plus du tout de joie.

 

Je suis fatiguée de me déplacer avec ce plongeur

En moi. Seigneur, il cabriole comme un jeune veau

Fou après la corde qui l’attache.

M’étendre ou rester debout ne calmera pas ces ruades,

Cette goulée dans mon puits.

 

Ô lorsque je me délivrerai

Qu’un vent effiloche mes eaux

Tel celui qui ente ma jupe entre mes cuisses

Et gonfle ma gorge d’air.

 

 

Traduit de l’anglais par Florence Lafon

in, Seamus Heaney : « Poèmes 1966 – 1984 »

Editions Gallimard, 1988

Du même auteur : Bonne nuit / Good night (26/02/2019)