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Naître

 

 

Même le temps est accepté

Ce provisoire des merveilles

JEAN MALRIEU

                                                                                                                                                                  

 

 

                                                                                                                                       Pour Jean

 

I

Par temps clair

Au bord d’une chanson

J’aperçois le fond de ta vie.

Et sur la plage

Une femme tord le vent

Etend les nuages pour faire sécher tes pleurs.

Peut-on être trop heureux ?

 

Ce moment là est fragile comme le cou d’une pervenche

Sa durée n’a pas de date

Même une photographie ne s’en souvient pas.

 

C’est un livre d’or.

Une anthologie des jours

Reliés par la main qui brise ton nom sur le sable.

 

Quelqu’un viendra une fois l’effacer.

Un gosse rattrapant la mer pour noyer la lune,

Des amants titubant de la fleur à l’épine,

Ou tout quotidiennement la marée.

 

Et les vagues emmèneront ton poème en exil,

Alors tu ne mourras pas seulement chez toi.

 

II

La tendresse se tarissait dans nos bras

Nos rêves coulaient à circuit fermé

Nos peaux s’écrivaient en rides.

Ce soir-là, la lumière s’est coupé les veines.

L’hémorragie gaspillait la chaleur

L’eau inondait le feu

Les braises attendaient les branches

Les arbres avaient déterré la hache de guerre.

Les couleurs des clochettes avaient passé

Au troisième arasement des talus,

Le dos courbé à la pluie,

Ces beaux vieillards usés jusqu’à leur libellule

Qui traçaient dans la glaise le chemin des jonquilles

Pour qu’elles prennent un bol d’air.

Les rivières laissaient sur le champ leur chambre vide.

Le lit était défait.

Les cailloux bleus n’offraient plus de cercles étoilés

La boue souriait à la pointe de mes pieds

Résurgence !

Et la terre s’allongeait les mains dans les flaques

Pour espérer lentement

L’eau et le feu.

 

Il manquait au cauchemar, l’espoir des hommes.

Ce matin-là j’ai pleuré de l’eau fraîche

Et j’ai su qu’on ne me suiciderait pas.

Les feuilles et les drapeaux costument le vent

Sang et sève s’encoulent dans nos gorges affamées

De partager le pain.

La nostalgie de tout donner.

Tout sentir.

Moissonner tes baisers

Pétrir ton corps

Faire lever l’amour

Amarrer les voiles sur les talus

Battre la campagne.

Auréoler les nuages de sourires d’hommes mûrs

Cueillis de l’horizon.

Naître de nous.

Le drapeau est dressé sur la table

La sève et le sang dessinent dans les verres

La limite de la soif.

Tout le reste déborde

Gonfle l’océan

Croustille les montagnes

La campagne se pointille de compagnons ;

Il suffit de faire la chaîne

Pour organiser l’incendie.

 

Il est temps de secouer l’atmosphère

Pour en faire tomber des pommes de pluie.

Les orages perlent des paupières dans la terre

Qui pleure de joie.

La terre tourne plus vite que nous

Qui faisons marche arrière.

 

Il est temps de reconnaître

Nos mains capables de tant de tendresse,

Nos yeux que nous avons bus à gorge déployée,

Déployer des bouquets de bras sur ton corps.

Nos rêves jusqu’à la folie.

Il faut nos sentiments pour irriguer la vie

Et le sang arrose la naissance chaque soir.

 

A quoi sert de vivre après les autres,

Isolés.

Le monde sera ce que nous en ferons.

Pas de gosses pour nous poursuivre,

Des enfants à naître

Des cris et des couleurs pour éclaircir l’avenir.

 

Nous sommes de l’aube jusqu’à la nuit

Locataire des plaisirs.

Chaque seconde compte.

Toi que j’ai mal regardée, pardonne-moi,

Je te donne

Des vignes qui enivrent le ciel

A cause d’un rendez-vous avec l’espoir

Sur les sentiers battus par la rage de vivre.

Il est temps d’embrasser

Deux fois plus qui nous aimons.

 

III

De l’écorce du cœur coulent

Les prénoms volés aux conversations des amis

Un soir de grande nostalgie,

Où les vents s’appuyaient sur le bord de la fenêtre

Sereins et inquiets.

Le bonheur n’entre jamais de face dans la maison.

Par le biais de tes larmes

J’ai vu passer le long projet des femmes.

La souffrance rappelle son exigence,

La solidarité des instants

Vécus aussi par les mauvais moments à passer

Mais qu’il faut vivre.

Ne t’en vas pas quand ton amie pleure

Et te dit qu’elle est seule.

C’est en étranger que le silence parle.

Il faut sortir de toi

Et plonger dans le courant d’air qui fait claquer les yeux.

Attends si tu ne comprends pas immédiatement,

Ecoute, souris sans voler la réponse

De l’autre.

Aimer c’est arriver à l’heure

Et ne jamais regarder la pendule.

 

IV

Ta peau nue

Que j’aime croquer à pleines dents blanches

Au bord de tes lèvres,

Eclusières laborieuses, quand ton âme murmure

Les mots que j’attendrai toujours.

Avec la patience de celui qui coud le monde

Au point de croix, chaque amitié

Plantée à la solidarité des sourires.

Par-delà la chronologie de nos évènements

Nous avions l’âge de nos désirs.

Il y a le port d’attache ;

Il y a ce soir.

Cette cheminée au bout de tes doigts

Dont j’effeuille les flammes.

Analphabète des moments.

Je ne sais pas ;

Nous savons.

Je ne te connaîtrai jamais ;

Nous nous aimons.

 

Barrages construits le long de tes bras

Electricité au carrefour des nerfs

Court-circuit sur le réseau de tes peaux

Panique quand la main se trompe de doigts.

Les erreurs d’aiguillage font sauter le coeur

Les lendemains retournent sur leurs pas

L’instant terrorise le temps

Les lignes de la main sont en réparation.

 

Et tout d’un coup les larmes éclatent de rire.

Notre histoire respire la lavande

Comme nos draps pliés au fond du secret.

La mer se trompe d’océan

Les mains et les yeux se tirent les cartes de voyage,

S’en vont refaire la géographie.

Les pas retrouvent leurs traces.

Nous avons découvert un jour et un pays.

 

VI

Ici quelqu’un cherche de l’or dans le silence.

La joie prépare des sourires

Brise la glace pour sept ans de bonheur.

Des enfants naissent de toi

Claquent le ventre à l’accouchement.

Comme nous après chaque baptême à l’eau de feu

Ils seront seuls à s’enflammer.

Les ciels et les chemins se croisent les routes

Attendent de nous l’harmonie.

Un air de chanson trotte dans ma tête

Accélère l’amour.

Demain j’irai te voir me regarder,

Je l’ai dit à mon hôte,

Nous sommes déjà trois musiciens pour ouvrir le bal.

 

VII

Ouvre cette lettre

Comme on s’étonne de découvrir un nid

Après la convalescence de la quatrième saison.

Je ne sais pas encore si je suis seul,

Ou avec toi.

Les primevères risquent leurs pétales

Quand la guerre des bouquets s’achève dans un vase.

J’ai appris à aimer les fleurs à visage humain,

A les laisser partir.

Que vais-je devenir après tous ces rendez-vous avec les goûts et les couleurs ?

 

VIII

Ton corps sort la ligne d’horizon de l’univers

Et s’apprête pour la nuit,

Tu deviens violette.

A la veille du lit je ne t’attends pas.

L’arc-en-ciel effleure toujours après la pluie

Le dos des nuages lavé comme des fontaines

Que tu creuses à l’intérieur de mon œil,

Vêtu de rouge.

Tes dessins déshabillent le mur.

Les couleurs s’arc-boutent

Tendent davantage le vert.

Le toit regarde tranquillement ses ardoises

Et s’allonge sur la maison

Pour fumer une cheminée

Le temps de nos tendresses.

La rose flèche ses tuiles

E tire une lucarne sur la peau du ciel.

Un cri trempé jusqu’à l’os

Secoue le mauve.

Le ciel roule dans les couleurs,

Les figures pleines de joie

On se lèche les plaies.

Le ciel se peigne les nuages avec l’arc-en-ciel

Les mains rebâtissent les corps effondrés

La lune s’en va dehors,

Nous dormons,

C’est l’aube.

 

IX

De la laine dans mes larmes

Tisse une maison de fous

Pour t’enfermer.

 

Arriveras-tu ce soir ?

Comme l’habitude que je perds

De t’attendre un piège,

Quand la brume casse les carreaux

Et demande le droit d’asile.

 

Le Pays derrière le chagrin

Les Presses d’Aujourd’hui, 1979

Du même auteur :

 « Seule la mer éclaire ton visage… » (16/05/2014)

« Ma mère… » (16/05/2015) 

Enez Aval (16/05/2016)

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