Miguel_Angel_Asturias[1] Dessin de Ana Morales López

 

Si haut le Sud

 

 

Si haut dans le Sud !

Aiguille, œil de pampa, pierre sans cils,

silence au fil tranchant, clarté, diamant,

solitude, stature qui se cambre de la terre aux étoiles,

à cette équerre en croix de la constellation

où les épaules envieuses des Andes mesurent leur désir.

Dédaignez ce que vous voyez, la barbe de l’aïeul éteint (*),

et regardez comme il se dresse, les pieds en pleurs dans cette neige

qui fond, comme la force qui pétrit et qui libère des cascades,

et tout son corps, et tout son corps bombant son grand thorax,

son immense thorax immensurable où les abîmes

athlétiques s’affrontent, et tout son corps en lutte pour grandir,

pour soulever ses épaules un peu plus haut encore, pour atteindre

une hauteur qui lui fera toucher la Croix du Sud.

 

Si haut dans le Sud

solitaire ! Etamine

de platine qui bruit comme une steppe, minerai

noyé par la mer durant l’enfance du globe,

recouvert par la mer, abysse sans rivage.

 

Du cœur du quartz errant, du cœur de la silice bleue,

la terre s’est dressée pour tenter de grandir,

et la terre a grandi, haute plaine profonde ;

car les pampas, à fleur de sol,

demeurent malgré tout profondes ;

pour s’élever elles s’allongent, elle s’égarent éblouies,

avec pour seuls confins un vent au fil de faux.

 

Du fond des mers la terre s’est lancée avec le sable désolé,

avec la bave du mystère, avec la trace de la cendre

et le néant n’était plus rien devant ce voisinage illimité

où tout ne vint pas de l’humus, de l’essaim voyageur,

de la graine émigrante et du sol bienfaisant.

Ici l’homme donna sa mesure, son ombre, sa folie.

 

Car ce fut bien folie de s’arrêter au sein de la pampa,

de créer un monde nouveau, de planter ce qui n’était pas,

d’apporter cela qui manquait, de féconder le ventre chaste,

de presser Dieu de travailler le septième jour,

quand ceux qui étaient guerre, tambour, chevauchée

rutilante, bolides sur le dos de leurs poulains,

fixèrent sur le sol leurs bras comme des ancres,

et mesurèrent, mesurèrent, sauvages et constants,

dressés sur leurs chevaux aux naseaux calcinés

leurs épaules touchant la Croix, au-dessus d’eux.

Au-dessous, le monde nouveau, les roues et les tendons

des machines de feu, aussi un fleuve immense,

immense, immense, couleur de cataclysme.

 

Si haut le Sud !

Eclairs de dieux, riches filons de métaux mûrs,

sans printemps ni verdure. Soleil. Glace statique et féconde,

Froid qui brûle comme brûle le vent d’été.

Toit de cendre, de ciel bleuté de cendre.

Voûte pour des rapaces affamés,

par où passe, transfuge, l’ouragan,

et l’eau qui fleure le songe et l’éboulement.

Sereines majestés parmi les lacs australs,

yeux de tiède cristal pour des anges de proie,

lacs qui ne tournent pas sur terre, qui sont déjà hors de ce monde,

peut-être dans un satellite.

 

Des chemins ? Celui-ci, cet autre, tous les autres.

Il n’est de gorge entre ces monts pour guider le passage,

il n’est de trace humaine ourlant le pâturage.

Tout est chemin ici ainsi que sur la mer,

et le fleuve est chemin qui, plissant ses deux yeux,

ne découvrit sa rive et resta sans paupières,

fleuve aveugle d’eau douce qui ne va et vient

que lorsque les grands vents galopent sur ses eaux.

 

Ah ! surprise de l’homme. Ici point d’arpentage,

à moins de l’inventer, comme on invente tout.

L’oiseau ne sait pas mesurer il passe. La montagne

ne connaît pas le raccourci. Le nuage éclate et l’horizon

finit par se tromper, seul dans le grand mirage.

 

Si haut le Sud !

Somme de mille sommes,

balancier suspendu à la terre, oscillant

dans le boîtier du ciel plein d’oiseaux et de nuages,

d’orages, de comètes, de musique...

 

Imaginez la terre où se trouve le ciel

et le ciel remplaçant la terre. Et tout aura changé,

tout, moins la Croix du Sud,

dont l’homme seulement a pu vaincre la taille,

l’homme, les yeux ouverts, monté sur ses poulains,

et dans son dos le vent, un vent au fil de faux.

(1952)

 

(*) L’aïeul éteint : l’Aconcagua, l’un des plus hauts sommets des Andes, volcan aujourd’hui éteint.

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon,

In, Miguel Angel Asturias : « Messages indiens »

Pierre Seghers, 1958

Du même auteur :

Le grand diseur évoque ceux qui passèrent (06/05/2016) 

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