Alain-Mabanckou[1]

 

Les arbres aussi versent des larmes.

 

I

je sais à présent

que dans la forêt dense

de la solitude

l’homme retrouve sa nature

primitive

l’usage du feu

le dialogue avec les arbres

et les plantes

la prédiction du temps

et des saisons

à l’aide des brindilles

de la feuille qui tombe

 

j’ai oublié le langage

des hommes

depuis que je traque les empreintes

d’un territoire migrant

 

que m’importe maintenant

l’usage de la parole

les mots évidés décharnus

qui ne valent le pépiement

des passereaux

la reptation d’une vipère

dans l’herbe jaunie des champs

ou l’envol maladroit d’une effraie

 

mais où s’arrête le champ de l’absence

sinon à l’oreille de l’inquiétude

et de l’isolement

 

il faudra remonter la source

porter la patience au-delà des limites

qu’impose le renoncement

dites-moi quel nom donner

aux auspices aux oracles

l’épuisement est peut-être une force

qui tergiverse sur les ailes de la foi

 

le passé me précède

au fur et à mesure que tombent

le fruits aoûtés des années

je ne sais quel jour nous sommes

aujourd’hui

 

je ne sais à quand remonte hier

de quoi sera fait demain

où sonder l’abysse du futur

 

je marche depuis toujours

 

la marche a rompu

les membres de mon obstination

sur ce sol aride qui sommeille

avec des failles profondes

de dessication

 

mes ongles sont éraflés

la distance se creuse

de plus en plus

à l’horizon

 

peut-être faudra-t-il atteindre ces dunes

pour qu’apparaissent enfin

les premières habitations

d’un village

où je demanderai l’hospitalité

en attendant de reprendre

la route

 

 

 

 

j’ai survécu jusqu’alors

en me nourrissant

de figues et de mangues

vertes des steppes

 

l’ombre retourne à l’ombre

la nuit va déployer son voile

sur les champs

et les réserves sauvages

 

il me faudra gagner

une clairière

ramasser des branchages

allumer un feu

 

 

 

je redoute de pénétrer

dans cette caverne

 

le passage d’un groupe d’hommes

se lit sur la pierre

et les cippes

 

outils en fer abandonnés

chaudrons renversés

 

ces hommes travaillaient

le bronze

ils ont dû longer la steppe

pour élever un village

à proximité d’une rivière

 

 

 

 

j’entends le susurrement

d’une source dans les environs

j’espère tenir

jusqu’au prochain kapokier

 

le dos se courbe

la terre et le ciel semblent

s’enlacer à perte de vue

le hallier s’éloigne

avec le point d’eau

 

 

 

 

c’est un village déserté

où se côtoient

les ossements des rapaces

et de bétail

 

les us et coutumes

des autochtones sont gravés

sur les écorces des okoumés

avec de la terre rouge

jaune blanche

et de charbons de bois

 

 

 

 

amoncellement de briques

en argile

boîtes de conserve vides

rouillées par les eaux de pluie

morceaux de raphias

peaux de fauves tannées

touffes de fétuques asséchées

 

les fouilles du site

par le vent

confirment l’exode

 

 

 

 

les vagues déferlantes du temps

ont drainé des couches paresseuses

de sédiments stratifiés

dans la région

 

seule la pluie bêche la terre

exhume les arcs

les flèches

et les épieux de ces chasseurs nomades

âmes errantes

réincarnées en cervidés

-(

 

 

 

les statuettes

les faïences et les métaux

disent plus long sur les croyances

et les habitudes

 

ces hommes vénéraient la caste

des potiers

ceux-là qui façonnaient leurs dieux

avec de l’argile

et la caste des forgerons

pour l’or des dignitaires

et l’armure des guerriers

 

 

 

 

ils vivaient de la cueillette

et de la chasse

s’habillaient de peaux de civette

portaient des colliers

en écailles de pangolins

 

bien plus tard

ils découvrirent les vertus

de la dent d’hippopotame

et de la graisse de boa

 

 

 

 

ils durent héberger

d’autres civilisations

celles des explorateurs

et des conquêtes

 

il reste de cette hybridation

un chemin de fer impraticable

des têtes de locomotives

et des engins concasseurs fossilisés

devant les carrières de potasse

et de houille

 

 

 

 

il resta aussi

ces bâtiments aux toits

ravagés par les tempêtes

ces gares où se bousculent

des voyageurs fantômes

habillés en blanc

les tunnels sombres

refuges des chauve-souris

et les combinaisons de cheminots

dans un entrepôt

 

 

 

 

j’avance peu à peu

vers ces pylônes qui identifient

la contrée

au-delà du songe

 

la pierre est humide

elle couve la mémoire

à travers les rides encaissées

de son front

 

 

 

 

là où l’homme est passé

l’empreinte d’éternise

 

et puis

il y a ces dalles dérangées

dans leur somnolence

et ces manches de bêches

morcelés

 

la porte du rêve

n’a ni portes ni fenêtres

dit Roberto Juarroz

 

c’est ici le terroir

il va falloir planter un mât

en bambou

pour ceux qui suivront mes traces

 

Les arbres aussi versent des larmes

Editions de l’Harmattan, 1997

Du même auteur :

A ma mère (28/03/2015)

Tant que les arbres s’enracineront dans la terre (21/04/2018)

Les arbres aussi versent des larmes (II) (28/04/2019)