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Femmes passionnées

 

Les filles au crépuscule descendent dans l’eau

Quand, étale, la mer disparaît. Dans le bois

chaque feuille tressaille tandis qu’elles émergent

prudentes sur le sable et s’assoient sur la rive.

L’écume joue inquiète le long de l’eau lointaine.

 

Les filles ont peur des algues enfouies sous les vagues

qui s’agrippent aux épaules et au jambes :

ce qui est nu de leurs corps. Lestement elles regagnent

la rive et s’appellent l’une l’autre, épiant autour d’elles.

Les ombres aussi, sur le fond de la mer, dans le noir,

sont énormes, on les voit qui remuent indécises

et semblent attirées par les corps qui passent. Le bois

est un havre tranquille, dans le soleil couchant,

plus que le bord de l’eau, mais ces filles hâlées aiment bien

être assises sous le ciel, leur peignoir ramené sur le corps.

 

Elles sont là accroupies, serrant contre les jambes

leur peignoir et contemplent la mer qui s’étale

comme un pré au couchant. Si l’une d’elle osait

s’étendre dans un pré maintenant toute nue ? Les algues

qui effleurent les pieds bondiraient de la mer

pour s’emparer de son corps frissonnant et pour l’envelopper.

Il y a dans la mer des yeux qui affleurent parfois.

 

L’étrangère inconnue qui la nuit nageait seule,

toute nue dans le noir, au changement de lune,

une nuit a disparu et ne reviendra plus.

Elle était grande et sans doute d’une chaleur éclatante

pour que du fond de l’eau les yeux aient pu l’atteindre.

 

Traduit de l’italien par Gilles de Van

In, Cesare Pavese : « Travailler fatigue. La mort viendra

et elle aura tes yeux ».

Editions Gallimard, 1969

 

 

Les filles, au crépuscule se baignent,

Quand s’estompe la mer étale. Dans le bois

Chaque feuille tressaille, quand les baigneuses émergent

En tapinois et vont s’asseoir sur la grève. L’écume,

Au loin, à fleur d’eau, se livre à ses jeux inquiets.

 

Les filles craignent les algues ensevelies

Sous les flots qui ligotent les jambes et le dos :

La moindre nudité de leur corps. Vers le rivage

Elles courent à toute allure et s’appellent par leur nom,

Regardant autour d’elles.

Même les ombres sur la mer au fond, dans le noir,

Sont énormes ; on les voit vaguement bouger,

Comme attirées par les corps qui passent. Le bois

Plus que la grève est un abri tranquille au soleil couchant.

Mais les filles hâlées aiment à rester assises

En plein air, un drap les enveloppant.

Toutes accroupies, serrant le drap entre leurs jambes,

Elles contemplent la mer étale,

Comme un pré au crépuscule. L’une d’elles oserait-elle

S’étendre maintenant nue sur un pré ? Hors de la mer

Elles bondiraient, les algues, qui frôlent les pieds

Pour saisir, envelopper le corps tremblant.

Dans la mer il y a des yeux qu’on entrevoit parfois.

 

Cette étrangère inconnue qui nageait la nuit,

Seule et nue, dans le noir, à la nouvelle lune,

A disparu une nuit ; elle ne reviendra plus.

Elle était grande et sans doute d’une blancheur éblouissante

Pour que des yeux, au fond de la mer, aient pu la voir.

 

Traduit de l’italien par Sicca Vernier

in, « Poètes d’Italie. Anthologie, des origines à nos jours »

Editions de la Table Ronde, 1999

Du même auteur :

Paysage (18/04/2016)

La terre et la mort (18/04/2017)

 La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (18/04/2018)

Paysage VIII / Paesaggio VIII (18/04/2019)

 

 

Donne appassionate

 

 

Le ragazze al crepuscolo scendono in acqua,

quando il mare svanisce, disteso. Nel bosco

ogni foglia trasale, mentre emergono caute

sulla sabbia e si siedono a riva. La schiuma

fa i suoi giochi inquieti, lungo l'acqua remota.

 

Le ragazze han paura delle alghe sepolte

sotto le onde, che afferrano le gambe e le spalle:

quant'è nudo, del corpo. Rimontano rapide a riva

e si chiamano a nome, guardandosi intorno.

Anche le ombre sul fondo del mare, nel buio,

sono enormi e si vedono muovere incerte,

come attratte dai copi che passano. Il bosco

è un rifugio tranquillo, nel sole calante,

più che i greto, ma piace alle scure ragazze

star sedute all'aperto, nel lenzuolo raccolto.

Stanno tutte accosciate, serrando il lenzuolo

alle gambe, e contemplano il mare disteso

come un prato al crepuscolo. Oserebbe qualcuna

ora stendersi nuda in un prato? Dal mare

balzerebbero le alghe, che sfiorano i piedi,

a ghermire e ravvolgere il corpo tremante.

Cl son occhi nel mare, che traspaiono a volte.

 

Quell'ignota straniera, che nuotava di notte

sola e nuda, nel buio quando muta la luna,

è scomparsa una notte e non torna mai più.

Era grande e doveva esser bianca abbagliante

perché gli occhi, dal fondo del mare, giungessero a lei. 

 

Lavorare Stanca

Enaudi editore, Turino (Italia),1943

Poème précédent en italien :

Salvatore Quasimodo: « Vous avez fini de sonner le glas ... » / « Avete finito di battere i tamburi... » (15/04/2020)

Poème suivant en italien :

Giuseppe Ungaretti : La mort méditée (1,2,5,6) / La morte meditata (1,2,5,6) (13/05/2020)