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Le séjour près du lac

Trois poèmes

 

Tu te disais : plus tard au temps des beaux voyages, 

Respirer l’air, soufré par de secrets orages,                                                                              

Dans les jardins pleins d’ombre et de magnolias. 

 COMTESSE DE NOAILLES.                                                                                                                                     

 

 

I

 

Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,

               Le soir est intime et clément ;

Vais-je aller retrouver l’ami qui me fait signe

               A Clarens sur le lac Léman ?

 

Simple et miraculeuse abondance française...

               On naît, on meurt et je suis-là.

La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise,

               Ma chaise longue de villa.

 

Chaque nuage a l’air d’être un tapis de conte,

               Où s’envole un jeune vizir !

Plus rien d’extérieur ne subsiste ou ne compte,

               Je suis seul avec mon plaisir.

 

Parce que l’air m’enroule un arôme de roses

               Comme une écharpe autour du cou ;

J’aime les dieux de l’Inde avec leurs molles poses,

               Charmant la rose et le coucou.

 

J’imagine leurs yeux retroussés vers les tempes,

               Lorsque au centre d’un chaud bassin

Ils sortent du lotus, qu’on voit sur les estampes

               Arrondir son pâle coussin.

 

Une princesse dort contre un cyprès de Perse...

               Un nègre brûle du santal...

Parce qu’un paon rôdeur, dont l’appel me transperce,

               Traîne au trésor oriental.

 

L’héliotrope, avec des chants et des huées,

               De l’épinette et du canon,

Fait surgir, bleu troupeau d’orageuses nuées,

               Les arbres du grand Trianon.

 

Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque !

               Un murmure apporte un pays ;

Un parfum réinvente une lointaine époque,

               L’histoire peuple les taillis.

 

L’heure n’impose plus la contrainte ou la ligne,

               Et plus d’esclavage d’amant,

Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,

               Le soir est intime et clément.

 

Il a cette langueur d’une convalescence

               Avec des amis près de soi ;

Le vif Eros lassé de trop d’effervescence,

               Silencieusement s’assoit

 

Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve,

               Et ce soir doux comme un hamac,

Pour aller à Clarens sur le lac de Genève,

               Ce calme lac ! ce traître lac !

 

Où tant de volupté se mêle à l’eau sournoise,

               Que j’ai, plein de troublantes peurs,

Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise,

               A bord de ses petits vapeurs.

 

II

 

Mon rêve tour à tour, s’échafaude et s’écroule,

Je ne distingue plus dans quel sens l’express roule ;

Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier,

Me rythme un air connu que j’avais oublié,

Et peu à peu, tandis que je divague encore,

Une immense fraîcheur vient d’annoncer l’aurore !

Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons ;

Le sifflet de l’express, sur le toit des wagons,

Et un drapeau qui flotte et plane et se renverse.

Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse,

Et derrière les fils d’un grillage incertain,

Tout renaît et sourit comme au dernier matin...

.................................................................................

 

La douane éveille ceux que la paresse empêche

De voir chaque matin le ciel être une pêche ;

Et tout à coup, après cette pénible nuit,

De sommeil maladif et de fiévreux ennui,

Où l’heure ralentit, recule et recommence :

Vallorbe !... Et le glacier comme un sorbet immense !

- On descend des filets les valises de cuir,

On a l’impression de poursuivre et de fuir ;

Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares.

Voici l’usine rose où l’on fait les cigares.

La vigne où chaque grappe habite un petit sac,

Les mouettes qui sont le leimotiv du lac,

Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche

Que tous les jours pour elle ont l’air d’être dimanche ;

Et, sans l’avide espoir d’un nouvel horizon,

Dans le jardin en pente où leur chaude maison

Sous les pétunias bicolores se vautre,

Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d’autre !

 

III

 

J’ai voulu me contraindre et me mettre à l’ouvrage

Mais l’air est imprégné d’un invisible orage :

Une étrange, croissante et nouvelle torpeur

Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur,

Coupant avec le fer de sa mouvante hélice

Un hôtel à l’envers qui tremble dans l’eau lisse.

Un nuage est au ciel, un grand Pégase las ;

Un autre, au flanc du mont où dorment les villas,

Un silène ventru couché parmi les vignes,

Les mouettes ont l’air d’être des petits cygnes,

Et le lac paternel balance leur troupeau.

Le glacier s’attendrit sous un rose chapeau,

Et regarde, étonné d’avoir des cimes roses,

Clarens dont Lord Byron a respiré les roses.

Voyageur immobile au creux du doux hamac

Je vogue ! Et tout à coup sur le cirque du lac,

Où son reflet disperse une molle fortune,

C’est le quotidien miracle de la lune !

Son limpide ballon somnole au bout d’un fil :

Et je me crois César alangui par le Nil

Lorsque, don qui s’apporte et qui lui-même s’offre,

De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre

Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints !

Au-dessus de Montreux les forêts de sapins

Semblent, sur les rochers, d’envahissantes mousses ;

Et je songe à l’express plein de sourdes secousses

Où se dévidera, sur un rythme moqueur,

Le triste fil tendu des pays à mon cœur.

 

La danse de Sophocle

Editions du Mercure de France, 1912

Du même auteur :

 « Je n’aime pas dormir… » (19/01/2014)

« Contre le doute… » (19/0120/15)

Préambule (07/04/2016)

Prairie légère (07/04/2017)

Le chiffre sept (07/04/2018)

La forêt qui marche (06/04/2019)