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Elégie multiple

 

1

Ta noble tête, comment se déferait-elle en moi, cette

tour éblouie par la chaleur muette des jours,

l’éclat du gel nocturne ? C’est par la tête

que les morts merveilleusement pèsent

sur notre cœur. Ces fleurs intangibles auxquelles

nous tremblons de sourire, les armes

ciselées, le tressaillement des lyres fléchies

sur les fleuves impétueux des choses. Seul l’amour les ouvre,

dévoilant leurs géographie confuse et grave, les sources

sauvages d’où foisonnent les pensées

comme le feuillage illuminé de lointains âges

d’or.

 

Moi-même je redresse ma tête étroite de vivant,

cherchant à me placer en un point irradiant

de la terre, à regarder devant moi

par toute l’inspiration de mon passé,

à la hauteur des morts, dans l’aire

splendide et vaste

de leur noblesse – à recevoir cette sorte de force

indestructible

qui ceint la tête à la cime des jours sans nombre,

dont les roses boivent le balancement aérien,  la bouche

la mystérieuse délicatesse.

 

Il est des arbres qui entourent les animaux rêveurs, la grande

arche des ères pleines de feux furtifs

liés comme des campanules, et le vouloir obstiné

de l’homme endurant le gel et la brûlure

dans le temps. On chante au bord des fleuves, ou bien on laisse

les mains courir, aveuglées

par leur lumière éblouissante

sur les eaux. Un nom est en suspens

sur les saisons de l’année. Cette tête

des morts – la tête ancienne comme le vert

sur le pierres ou le mouvement

de froides corolles,

cette tête somptueuse nimbée de fines

vipères –

monte de mon cœur jusqu’à ce que ma tête

elle-même soit devenue la possessive, la douce tête

des morts.

 

3

Un homme traversait la rosée en courant.

La rosée de grand matin.

Il courait la nuit, comme au sein de la joie,

à travers la rosée dormante de la nuit.

Il luisait dans la rosée. Il emportait avec lui une flèche

à travers la rosée, comme si

éperdument

un chasseur dont on ne savait rien l’avait pourchassé.

A travers la rosée.

C’était briller.

 

Nul animal qui en son poil brillât

ainsi dans la mort,

cinglant les herbes extasiées par une mort

si belle.

Car les herbes ont des paupières ouvertes

sur ces images terriblement pures.

 

A travers la rosée.

Le jour. La nuit.

Son visage se heurtait aux lampes.

Il se heurtait aux choses communes du matin.

Un homme était prodigieusement poursuivi.

Il puisait sa joie dans la pensée

de la rosée. Il courait.

 

On dit que les morts respirent par des lumières transmuées.

Que leurs yeux sont aveugles comme le sang.

Celui-ci courait, ombrageux.

Les morts doivent être purs.

On dit qu’ils respirent.

Ils traversent en courant la rosée, puis

s’allongent. Secourables aux vivants.

Ce sont de douces équivalences, des lumières, des idées pures.

La mort, je le vois, c’est comme rompre un mot et passer

 

- la mort c’est passer, comme en rompant un mot,

à travers la porte,

vers un mot nouveau. Et je vois

le même rythme commun. Comme mort et résurrection

à travers les portes d’autres corps.

Comme une qualité ardente d’une chose vers

autre chose, comme les doigts embrasent

la création tout entière, et la pensée

s’arrête obscurcie

 

- comme parmi la rosée l’amour est total.

Un homme gisait,

une flèche transperçait sa chimère.

Son eau puisait au fond des âges. Si

mort qu’il était la vie même.

En lui les portes battaient, et il passait

l’enfilade des portes en courant, nuit et jour.

D’un corps l’autre.

Comme pris de joie, il cinglait les yeux des herbes

qui fixent ces choses pures.

C’était renaître.

 

Traduit du portugais par Magali et Max de Carvalho

in, « Anthologie de la poésie portugaise contemporaine 1935 -2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2003

Du même auteur : Source (2,3,6) (05/04/2019)