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                                   « Je veux ensevelir au linceul de la rime

                                   Ce souvenir, malaise immense qui m’opprime. »

Charles CROS

 

 

ESPACE :

Je pose mon hameau : maisons appuyées solidaires

toits de schistes moussu sauf un original d’ar

doise hypocrites fenêtres voilées de cinéraires

des yeux gris écartent les rideaux ou comme des ar

aignées se tapissent en tissant un silence gourd

où volent des moineaux simples d’esprit voleurs de blé

de corde plume fanée herbe paille pour l’amour

où volent des propos irisés couleur de secret

raisonnable cage à martinets grands mangeurs de ciel

bel espace fermé défensif – des jardins au cœur –

irrigué d’un chemin lent charriant cailloux en kyrielles

alvéolé de murs et de haies en fusain et fleur

long comme un tir d’élingue ou un tir de flèche d’enfant

profond comme le fer de bêche et large comme un vicomté de matou

sans limite par le haut seulement où la lune roule et parfois fend

lieu connu inconnu où courir où se lover un continent un trou

 

TERRE :

terre versatile changeant d’humeur au gré des pluies

pleine de chiendent de pièces trouées de céramique

d’œufs d’escargots d’insectes anonymes de lombrics

chair ferme et noire que l’on blesse et retourne étourdie

l’été poussier presque sable souvenir de la mer

que la pluie oscelle de fontaines avant de submer

ger les soirs de frais orage où prospèrent les crapauds

terre qui souffre les engelures le sec les eaux

 

CIEL :

ciel première et ultime lecture de la journée

rougie du sé met la mare à sé rougie du matin

mat la mare au ch’min donnant l’heure le vent la marée

strates de nuages coursant vers un but incertain

grand texte de science et d’augure jamais épuisé

dont je connus des traducteurs chargés d’autorité

glace sans tain cachant Dieu regard qui la brisera

dans un fracas d’orchestre d’éclairs de cris de tournoi

 

MAISON :

linteau non daté plus d’âtre plus de petits carreaux

fenêtres des aïeux aveuglées dans les murs fumées

détournées torchis menacé caniveaux cimentés

maison libérée ingrate qui digère ses os

deux clés un verrou en font un abri contre la mort

les loups les rôdeurs les romanichels tous les méchants

les souvenirs les inquiétudes sans voix le dehors

tanière où toute peur se transmue en peur d’enfant

 

JARDIN :

verte géométrie prévision en grains pensée vive

rangs de semis cloison de rames plaisir de raison

 

DEPENDANCES :

métropole incrustée dans l’immensité étrangère

planisphère bleue verte et grise infinie dangereuse (1)

zone d’ombres peuplées de voleurs d’enfants de vipères

chasses perdues dans la distance végétale aqueuse

je conquis des comptoirs en y fichant des certitudes

le port du Becquet et le port des Flamands Collignon

plage fine et les coins de rocaille de Bretteville

la campagne de Tourlaville aux chemins creux sans nom

de jeudi en jeudi jour du marché Cherbourg la ville

lieux d’expéditions sans boussole et l’on perdait le Sud   

 

(1) Enfant je croyais que le mot planisphère était féminin. C’est pourquoi

je lui conserve ici ce genre erroné.

 

VIE :

Le fucus pourrit dans l’air sucré comme une palourde

l’air lourd aux reflets d’ardoise ombré de mazout très doux

s’abonnit jaune au creuset des huîtres pied de cheval

le sable anthracite ravagé de vibrants cratères

fait une matrice aux coques bleues qui se fossilisent

les crabes mangent des poissons morts dans les algues mangues

 

EPAVES :

Les courants sont les responsables des charniers d’épaves

bois arraché aux bateaux cales tachées de coaltar

balais cassés par des mousses os peut-être de drakkar

flotteurs planches écrites en anglai ou scandinave

 

MINERALITE :

galets fermés crispés sur des cristaux jamais avoués

le granit est-il rose de la fusion de son centre ?

illisibles pages du schiste indécision des gangues

entre vase et roc naissance du grés sous les falaises

chaos de cailloux blessés de confits anciens couleurs

fantasques de rognons truffés d’éclats criblés de sable

enchevêtrement de ressemblances amputées reins

de chevaux de putois dos de tortues tartrés de sel

 

ODEUR DU PORT :

sel vert fiel d’eau peinture des bateaux cuite au soleil

sel blanc bref rouille feuilletée des bouées des anneaux

des bittes d’amarrage des rails friable brun rouge

vert d’algue séchant dans le grillage des nasses noires

vapeur fissurée du granit à croûte de biscuit

vers peau de maquereau morceaux d’encornet laissés par

les pêcheurs ronds d’huile arc-en-ciel marches mouillées

relents fauves et moussus des casiers pleins d’araignées

 

TEMPETE :

sur les blocs de granit contractés coudes en avant

la mer aux reins épais vient s’empaler éclater en perles

 

ODEUR DU LAVOIR :

le lavoir sent le linge mouillé le savon le vairon

le zinc râpeux de lessiveuse le velours de vase

la pierre à laver l’algue fade le noir d’anguille âcre

les mycoses de l’obscurité sous l’arche du pont

 

ODEURS DE MAISONS :

odeur de moisi de marc de café de vieux journaux

de tablier noir lustré à peaux d’oignons dans les poches

de toile cirée chauffée à la loupe du carreau

comme un subtil butane au ras de glissantes peintures

épluche de patate macérée ciment d’évier

ronde encaustique à gorge poussiéreuse tapis rance

 

PEUR :

Conspiration de branches nues pour dessiner des mains

 

PEUR :

dehors était un aquarium d’encre où nageaient des bêtes

papillons poissons oiseaux muets soyeux talqués de noir

au carreau de la chambre guettaient des raies à grands voiles

 

PEUR :

le chien lubrique à gueule de requin et flancs de forge

s’arrache la gorge et déchire la nuit en lambeaux

 

MARE :

légère vase aisément réveillée alors nuageuse

linceul aux douceurs de soie et de suie donnant à l’eau

sa fadeur et son goût bistre de décomposition

pattes d’étoiles noires le triton bleu ardoise a

le ventre si vif orange qu’on dirait une erreur

ici où le têtard la sangsue les insectes d’eau

sont noirs ou marron seul l’épinoche maître du lieu (1)

car c’est le seul poisson porte des couleurs éclatantes

écaille rouge orange et turquoise ou brillant d’émail

parcourue d’ondes la sage sangsue avance en U

qui s’étire et se referme de succion en succion

 

(1) Je ne crois pas le dictionnaire quand il affirme qu’épinoche est du féminin

 

MORT :

agonie du vra vert à gueule déchirée au fond

de la barque sous le soleil qui éteint les écailles

 

MORT :

des attributs de la mort le premier est le cheval

aux flancs regorgeant du sang noir si vite corrompu

 

MORT :

la caviardeuse eut raison des plus parlants des plus forts

du maçon qui maniait comme un crayon d’enfant la pelle

insouciant hercule aux poumons d’éponge déchirée

du paysan qui tomba en déroulant sa flanelle

du pêcheur au gosier d’acier qu’un jour ses mains trahirent

 

MORT :

sarbacane en sureau évidé munitions de lierre

arc en peuplier dépiauté glissant comme l’anguille

flèches en osier durci au feu élingue en fourquet

de noisetier tirant des crampons des billes d’acier

sagaie en bambou épée en latte fouet en ficelle

la cruauté tire et lacère dans le doux bocage

où des angelots se lancent des œufs de roitelet

 

JEUX DE BILLES :

tous les jeux – triangle œil de bœuf tour de France canic –

nous apprenaient l’âpreté des batailles d’intérêt

faillites et fortunes sacs de grosseur lunatique

enfants au cœur sec avares de leurs boulets en verre

 

DECORATION D’INTERIEUR NORMAND :

christ au cœur saignant fleur gagnée à un tir de kermesse

calendrier des postes photo de mariage auto

en plastoc don d’une lessive enfant à fesses

fusil crucifix avec laurier béni des Rameaux

CATECHISME :

curé d’Ars Pie XII enfants chinois autour d’une sœur

serpent sous les pieds de Marie martyrs de l’Ouganda

bouche de l’amie chantant les commandements par cœur

 

HOMME :

généalogiste du miel chroniqueur des bourdons

et des reines orienteur des essaims avec le miroir

dresseur de chiens tresseur de ruches éleveur de boutons

de rose goûteur intolérant homme de savoir

grand sédentaire qui partit une fois à la guerre

quérir des souvenirs pour la vie et du plant de sentence

et l’étalon de la faim qui le fit satisfaire

 

HOMME :

vivre n’est plus que respirer posé comme une buse

sa femme est morte d’un cancer ses enfants d’une bombe

vers le café il déambule en crachant des méduses

 

HOMME :

avec son cœur en papier de soie il charmait la mort

combien de fois la trompa-t-il pour revenir encore

jouer avec un enfant ? beauté dur payée de douleur

d’hôpital de sang révolté de frénésie du cœur

 

FEMME :

la domestique vêtue de sacs de pommes de terre

rendit son foie chocolat cuit par le cidre et le vin

partout dans sa cahute en tôle – vestige de la guerre -

femme tous les jours agenouillée dans les champs les mains

ne sentant plus l’ortie les doigts gris cornés griffes d’ours

elle croyait aux vertus de miraculeuses sources

et la nuit s’agenouillait encore priant saint Go

de guérir le nez cassé la folie l’impétigo

de son fils marié père ouvrier agricole alcoo

lique rentrant le soir ivre mort rouge comme un co

frappant son vélo sa femme ses enfants son fourneau

 

FEMMES ENCEINTES :

laborieuses montgolfières de chiffon soupe et lait

on dit aux enfants curieux qu’elles ont le ventre plein d’eau

reines d’un peuple de femmes exclusif tricotant

cherchant des noms savourant sa communauté d’organes

 

COUPLES :

d’amour nul exemple couples séparés par la mort

ou s’entredéchirant ou ne s’entredisant pas plus

que le congre et le homard habitant le même trou

 

ACCEPTATION :

homme de peu d’espoir à la vue de taupe à faim de chèvre

la soumission devant la force de la mer brisant

les jetées la force du vent la force de la mort

s’étend aux choses humaines jugées aussi fatales.

 

SOIR :

bilan de la boisson coups de pied sur le crâne du

chien qui fait un bruit de bois enfants le front dans l’assiette

femme qui s’essuie les yeux homme qui s’endort et ronfle

le bras en rond sur la table il a gardé sa casquette

 

INCENDIE :

les enfants verrues écorchées nez morveux dents terreuses

jouaient dans la cour grillagée vautrés dans la boue de bauge

la maison sentait le graillon le biberon l’urine

la nuit entraient les salamandres que le père tuait

pour voir autre chose ils mirent le feu à la maison

 

VENTE :

pressoir à vis manège à cheval traits brides bridons

sciard brabant à deux chevaux van mécanique banneau

établi et valet piège à putois cage à cochons

cinq tonneaux dont un en vidange tiers licol rouleau

transvasement de la puissance leçon inutile

 

MENUISERIE :

le copeau jaillit à la lumière de la varlope

le trusquin fixe la ligne de la scie infaillible

fer du ciseau sur la pierre à morfiler qui salive

le père est maître des mots et le bois lui obéit

 

REFUGES :

vieux avares de mots j’étais le gui de vos mémoires

et je demandais asile à la plume à la fourrure

à l’écaille je changeai de vue de souffle et de faim

 

SOUVENIRS DE MARINE :

voiliers au pavillon en berne sur les bancs d’Islande

marins morts en mer coulés avec leur dernière gueuse

doris habité d’un mort errant comme sur la lande

bateau debout contre le mur de mer proue en ogive

à Cherbourg donné perdu corps et biens mais revenu

sans mâts brisé comme après le supplice de la roue

sur la mer désaoulée le baptême de la tempête

et ces belles corolles d’eau qui ont au cœur un trou

quand bêlent les sirènes crient les radios éperdues

quart à la pointe du bateau pour épier les icebergs

les baleinières sous les arcs de triomphe de glace

 

CRAPAUD :

caché le cœur dans la gorge battant la peur du martyre

il ne sait pas que son œil noir cerclé d’or est superbe

 

PIEUVRE :

pauvre substitut de la femme punie de la peur

de la succion par l’insulte salace et le couteau

entre les yeux et la tête retroussée pour cracher

l’encre et les quarante coups rythmés par la roue de bras

 

FRAISE :

à son lit de paille et au soleil la fraise prenait

et gardait en sa chair les éléments jaunes du feu

qui dardaient lors de la somptueuse explosion dans la bouche

 

DECOURAGEUSEMENT :

l’essaim ivre des sensations met l’esprit en péril :

grain du givre poudreux brillant sur l’herbe devenue

vert émeraude aux brins plus nets bras d’anémones de

mer puisant leur suc dans la nuit chargée de particules

scintillement sur les murs aux lichens cristallisés

air moulé comme un métal bleu sur le toit des maisons

subissant le poids serrées comme...: fatigue de dire

les abeilles se multiplient il n’y a plus rien à faire

le chien qui ayant renversé la ruche voulut

mordre l’essaim périt étouffé sa langue enflée

 

NEANT :

algues vertes filant dans la transparence des eaux

à pulpe gorgée de soleil sur le sable soumis

capture du regard qui se déverse dans le flot

et tout de moi suit vers le large douce hémorragie

tentation de renoncer au garrot jusqu’à l’étale

 

NEANT :

la porosité des pierres du quoi boit la conscience

les poux de mer charognards des pensées trouvent pitance

retirez-vous repus au fond de vos trous crevez-y

je cimenterai le quai et vous devrai l’amnésie

 

NEANT :

se couler dans la peau mordorée de l’orvet qui dort

 

NEANT :

la brouillante anarchie de la fourmilière au soleil

mange le temps jusqu’à l’os comme un cadavre d’oiseau

 

NEANT :

le port retient son souffle et ne craint plus le descendant

pour l’éternité la mer d’huile entre les bras des digues

le brouillard absorbe les efforts de la plénitude

nulle barque nulle pensée ne quitteront la darse

 

NEANT :

vivre pris dans l’arbre creux un nœud évidé pour œil

 

NEANT :

escadrille d’oiseaux qui ne seraient d’aucune espèce

perfection du vol blanc sur un océan sans rivage

 

Revue « Poésie partagée »

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1984