Daniel_Biga_1_

 

Qu'est devenu le petit peuple des mansardes qu'escaladait l'escalier de service

mangeait fort rarement des truites à la mode de Quand

mais beaucoup plus souvent des raviolis-boîte Monoprix estampille Forza

s'arrosant largement au sous-picrate de soude

qu'est devenue Concon qui gueulait-jurait (Peau lisse Secours l'embarqua un

     jour qu'avec sa canne elle chargeait les

zautos : on ne l'a jamais revue par ici)

qu'est devenue l'infirmière sexagénaire corse emphysémateuse qui jusqu'au

     septième grimpait clope au bec arrimée

qu'est devenu le vieux monsieur tête chenue qui humblement dit à Brigitte

combien ô qu'elle lui plaisait beaucoup !

 

qu'est devenu le petit peuple des campagnes le petit peuple des montagnes

     qu'avait si peu de picaillons la Girardot qui

picorait avec ses poules pionçait dans la paille près de ses vaches

qu'est devenu jardinier Mespièdre son bleu sa casquette sa musette son pied bot

     pas beau

qu'est devenu Trastour paysan du Plateau et Perrimond qui bossait à la scierie

     Tante Bertbe qui chiquait et crachait et sa

sœur qui prisait qu'est devenu Lombert plouc de la Plaine Cagnard chauffeur de

     car Bellassis du bar-et-tabac et

Rodolphe le cantonnier qui louait ses biscottos

que sont devenus modestes sujets humbles personnes Gilberte la bonne-à-rien-

     faire du DocteurMademoiselle Rorh la gouvernante du Curé Pompom

      le vaillant cheval Lady chienne fidèle et tant de bêtes fatiguées :

«... maintenant et à l'heure de notre mort ainsi-soit-il »

 

     En cinquante ans j'ai vu mourir un monde

et nul ni rien ne remplacera ces types ces bonnes femmes ces bêtes ces êtres

     disparus

leur façon d'être de faire de dire de rire pleurer hennir aboyer se taire fut unique

     et irremplaçable

qu'est devenu le petit peuple des montagnes celui des campagnes - des

     baraques des masures des granges des terres

sèches où venait un si petit blé et des prairies trop pentues...

     qu'est devenu le petit peuple des soupentes en ville ?  

et Carlo le berger qui gardait les brebis des zôtres Martin le fossoyeur - Pauvre

     Martin pauvre misère chantait Brassens –

les petites gens zordinaires et zuniques je me souviens de tous ceux-là

je me souviens de tout cela Tîti le simplet Toto le clodo Bébert le manœuvre

     Mouloud l'Africain - digne pauvreté n'était

pas misère - et le paternel son béret basque sa bécane sa carriole galère plus

     lourde que lui et Milou qui bégayait en

bavant le garde-champêtre unijambiste et Mourré lui aussi tirait sa guibolle

     mais pas l'infatigable Augustin le facteur

des quatre-chemins qui sifflait «parce que ça lui donnait du courage... » -

   beaucoup avaient multicolores rubans en

boutonnière -Michel l'artisan son moignon de menuisier Janot le maçon aux

     muscles de béton sans oublier Monsieur


Pierre le patron qui ne se payait plus depuis six mois pour ne pas débaucher

     son vieil ouvrier son jeune apprenti...

qu'est devenu le petit peuple qu'avait pas d'actions ni d'options : 

 

     sortie des artistes ? entrée des autistes !

 

In, « Le Patriote Côte d’Azur »,

Nice

 

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