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A l'intérieur on songe

(fragments)

 

« L’improbable poésie, son bégaiement, ses grèves »

 

La koésie est un dîner de gala chez les sans-papiers

En partant elle emporte tout

Même les montres

 

Elle a ses entrées dans les salles de contrôle

Tous les écrans pour capter l’indicible

Les cordages piègent le vent c’est de la buée de pauvres

On en fera un ressac sur un catamaran

L’absence de toute idée aura le dernier mot : formel

D’autres disent formol mais ce sont des alouettes d’angle

 

La koésie ne fréquente pas pour rien

Les polices de caractères

Question liberté elle a le bracelet agile

Elle tend les mains les arabes trinquent

Elle voile sa page les noirs dégustent

Elle joue aux dés c’est la débâcle

Elle vise au cœur ça marche droit

A l’intérieur on songe il y a de l’embauche dans l’air

 

Jamais cette jeune fille au pair n’a été hors la loi

On ne décèle pas le moindre écart dans sa tenue et quand elle semble

Coïncider avec la catastrophe c’est une crise de rien

Un revers de langage pas de quoi faire une émeute et de nos jours

Elle chasse le sens comme au charter ou pour un safari :

 

Qu’il n’en reste rien pas un cri pas une bribe

For-mel je vous dis et tout dans l’impassible

Dehors il n’y a rien dedans c’est de la chaux parlons bretelles sur web

 

A l’intérieur on songe

Quelle avant-garde vraiment vraiment

 

Les âpretés élémentaires elle en fait amnésie

D’autres rébus l’attendent à équation sur césure

C’est fou ce détergent qui vous nettoie le mental en regardant ailleurs

 

A l’intérieur on songe

A de la koésie

 

L’extérieur s’en désintéresse

 

 Il y a aussi la doésie

La petite souffreteuse de machine à moudre

Ella a un châle de soupirs prophétiques mais à peine les entend-on

Qu’elle s’est mordu le doigt

L’extérieur s’en désintéresse il a grand tort

C’est une indic de première

Un aérolite à tête chercheuse dans le for intérieur du catimini

Pour la lâcher macache

En filature elle est indécrottable

 

Sa fenêtre domine

Une cour perchée très étroite et pleine de jaune d’œuf

Elle le sait son nid d’aigle qu’il a du plomb dans la diérèse

Mais elle s’en moque ou fait comme si

Ses travaux à domicile lui font approcher le big bang

 

Croyez-vous qu’elle perde la tête non elle allonge le bras

Et traverse le mur

Un jour elle a épouvanté nosfératu

Mais elle est très collet monté avec elle pas question d’oiseaux nus

Ni d’épopées de draps froissés à travers les halètements d’octobre

Elle trame avec soin son hérésie de vieille migraine

De vieille mélopée qui ploie sa plainte sous la pluie

Le central ni personne n’ont besoin de ses murmures de laine tondue

Sa cote est vide à la corbeille

La doésie n’a pas d’avenir prévisible ni de carnet à souches

Son présent perpétuel la protège à coups de cravache et ça pleut

Ca pleut à l’infini dans ses greniers de belette grise

 

 

 Lui non plus

 

A la surface il sème

C’est son ombre qui nage

 

Les miroirs le tuent vite

Il ne prend pas de gants

 

Un suspens infini ou pendu par les ailes

Pour tisonner les tentations de la dernière chance

 

 

Avec lui pas de cap

Une hantise à contre-jour

 

Sa magie coupe les lames

Le rire souterrain il vous le rentre dans le gosier

 

Par le soufre par l’ail et par le vétiver

C’est le fils de pilaf et de la soésie

 

Une tradition de crocheteurs célestes

Avec une dextérité de clefs de voûte aux doigts

 

Avec lui c’est la neige ou le diamant qui brûle

Pas de mégot pas de mesure

 

Pas de fumée seulement du verre et dire

Qu’aux grands travaux nul ne lui confierait un compte-gouttes

 

Avec lui au détour d’une ligne rien ne manque et tout est absent

Avec lui le monde italique ne soliloque plus

 

Lui, le soème, qui frôle le vertige métaphysique de l’as de trèfle

Quand il caresse sa capture avant de l’escamoter sous la nappe

 

Il s’affranchirait de la langue vite fait

Comme d’un poker de contrebande sous les tangages sociaux

 

Mais sous les faiseurs d’anges y flaireraient un piège

Lui non plus

 

 

 

Bien en main

 

Quel homme s’il ne s’habillait de mots

Quelle femme si elle n’était un court-circuit

 

Nulle décence aux voltages

Ici on lâche les loups

Seuls repères : le vent, l’os

 

Le noème est au paysage ce que la balle traceuse est à la chute des corps

Les quatre saisons de la bigoterie versifiée ne s’en remettent pas

Et tout autour, littérature

 

Le noème est messianique à en crever

Il a des fagots d’années-lumière sous le coude

Ca vaut mieux que la guerre continuée par d’autres troyens

 

Quel homme s’il n’était un texte

Quelle femme si c’était une voix

La politique du maquis transparent leur passe sous les nerfs

On ne voit qu’eux sans jamais les voir

Et silencieux comme le son

 

Même aux objets perdus ils sont perdus

Ils ne servent strictement à rien :

Quelle force

Dès qu’ils auront la parenthèse

Bien en main

 

 

A la lettre

 

 

Lorsque la lettre jaillira

Lorsque la lettre jaillira hors chiffres

Lorsque la lettre jaillira du sommeil où l’avait asservie le monde

Lorsque l’hypnose utilitaire aura cessé de l’enrôler

 

Lorsqu’elle dira non, la lettre

Lorsqu’elle bousculera ses gardiens

Lorsqu’elle débridera ses épaules encapuchonnées d’esclave

Lorsqu’elle enverra les phrases tricoter leur panique aux oubliettes

Lorsqu’elle désertera

Lorsqu’elle clouera les langues sur pilori d’incertitude

Lorsqu’elle abandonnera la clef des mots dans la soute à mirages

 

Et lorsque, libérée, elle démâtera le ciel, la lettre

L’avant-dernière lettre, celle

Qui fourche et ne zigzague pas, celle

 Qui n’en finit jamais d’infuser ses chimies,

Lorsqu’elle jaillira

Lorsqu’elle aura conquis son ombre et perdu son revers –

 

Qu’adviendra-t-il

Tandis que dalles glacées, patios vides et colonnades

Attendront terriblement que vienne le soir, et même la nuit,

Sur l’à-pic de la lumière ?

 

in, Orphée studio : « Poésie d’aujourd’hui à voix haute »

Editions Gallimard (Poésie), 1999