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Lettre qui peut servir d’introduction à mon œuvre

 

          Afin de ne parler guère de ces attaches qui depuis quelques jours me

lient au sable du désert je vais m’étendre sur l’eau des lacs ainsi que nénuphars

du Nil et converser avec le vent

          Chaque herbe sur les rives sera mon destin du soir et pour ne point

gagner les limites de l’angoisse l’ombre d’ophélies mortes flânera sur ma peau.

          Je déploierais en guise de voile le filet de sang que je porte dans mon

corps et je dirais adieu à la terre

          J’avance parmi le soupir des algues et peu m’importe que je sois venu

au monde sous forme humaine. Je rejoins l’éther originel de ce qui n’a jamais

existé

          Depuis mon voyage il m’a poussé sur le corps quantité d’herbe

inconnues et de fleurs

          Je ne reviendrai jamais sur la terre

 

Dans quelle contrée stérile nos cheveux seront-ils le buisson contre lequel

viendra se gratter le cerf

Seigneur j’ai vu la dernière de tes larmes s’accrocher au mât d’un vieux bateau

coulé il y a des siècles au large d’une mer qui a perdu son nom

De ce bleu si tendre qui fut le seul souvenir que nous ayons gardé de nous je ne

sais s’il ne faut point peindre la terre

Scaphandrier des ténèbres léger comme la chrysalide j’attends l’orage de ta

présence  en caressant le long de ces végétations torrides l’hermine messagère

de ta venue

 

Là où mourir est le quai je m’étendrais sous l’aile gigantesque de l’oiseau du

sommeil l’oiseau-femme qui gémit comme sirène des enchantements à dormir

sur l’extrême bord des paupières

Là où mourir est le quai je serais le vagabond des étoiles et j’inscrirais sur un

fond de musique espagnole les grandes lignes de ma vie

Plus tard j’irais chercher refuge chez les castors

Là où mourir est le quai ma mort sera maintes fois plus sage que ne l’aura été

ma vie

(Longues herbes de la nuit)

 

In, Revue « Vagabondage, N°31, Juin 1981 »

Association Paris-poète, Librairie Séguier, 1981