Michel_Baglin_Setka_Films_1_

 

De chair et de mots

 

Nous,

de chair et de mots,

au texte obscur

de nos cellules

assujettis.

- Nous,

par la parole

élargis.

*

Façonnés

dans le pétrin des gestes,

accrus

par le levain des phrases,

panifiés

au fournil de la bouche

dans la boulange

des signes et du sang

*

Générations

après générations,

avons appris les traces,

avons repris la marche

et dépassé parfois

des point mortels

de suspension...

*

Les fils meurent

un peu plus loin que les pères,

leurs enfants

encore plus avant.

Leurs muscles sont les mêmes

pourtant ;

mais les mots déposés

par les éclaireurs

ont balisé le chemin

des éternels chasseurs

de lointains.

*

Nous,

de chair et de mots,

passons le relais :

dans l’œuf et le sperme

la fidélité à l’espèce,

dans la langue et les livres

la force de trahir

et le pécule des faims.

*

Le suc de nos langues

pour corrompre le sang,

la sève de nos mots

pour fortifier le doute,

le lait de nos bouche

pour affamer l’enfant.

*

Corps nommé,

innocence perdue.

Les premières paroles

ont inventé l’exil.

Notre patrie depuis

a pris le goût

terreux des mots.

*

Syntaxe

qui nous vertèbre,

sexe

qui nous oblige,

main

qui démesure.

Leur alliance

pour incarner la quête

et charpenter la voix.

*

Les mots nous blessent

- et leur blessure

nous invente

*

Avec la langue

creusant la plaie,

cette salive

qui la panse.

*

Langage

inaugurant

le manque.

Nos paroles

dans la paume

du désir.

*

Pour préserver notre souffle

nous avons créé le silence,

l’air subtil

que respirent les mots.

*

Pourvus d’un lexique

pour sérier les mondes,

d’une grammaire

pour ordonner les vies,

devant le paysage en pièces

cherchons le poème

qui unifie.

*

Chair des mots

purge des mémoires.

Chacun à son tour

nourrissant l’autre.

Souvenirs charnels,

mots réveillés.

*

Mots justes

clefs

du corps

*

Nous,

par les noms éclairés,

par les verbes mûs

et les silences

émus.

*

le corps nous pousse

où nous voudrions

que la parole nous ancre

et nous retienne...

puisque la mort

nous devance.

*

Nous,

de chair et de mots,

nommés par nos mémoires,

et bâtis de vocables

que nos corps un jour

ont cautionnés

- vulnérables,

pourtant,

comme des phrases

inachevées.

*

Grain de sable

agaçant l’huître ;

la mort sous la langue

appelle la nacre

et le poème :

oeuvrant la perle

et sûre d’avoir

le dernier mot.

 

Toulouse, mai-juin 89

 

In, « L’atelier imaginaire. Poésie »

Editions l’Age d’Homme », Lausanne (Suisse), 1990

Du même auteur : Frères de Terre (19/09/2017)