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Tombeau pour des archers

 

L’ARCHER

 

à Jean Sigrid

 

Chant funèbre

 

O mon peuple muet sur les barques de Tyr, le roi sourd endormi dans le chant

     des rameurs

Et l’aveugle écoutant, à la proue des navires, le rêveur exilé de l’histoire du

     vent.

 

Qui pourrait retrouver le mystère perdu des grands rythmes dormant dans les

     tables de pierre ?

Qui pourrait déchiffrer tant de signes confus, les énigmes veillant sous la

     torche de fer ?

 

Que de rois oubliés dans le cri des cigales, ô mon peuple d’archers sous les pas

     du soleil

Que de voix sont montées dans la Chine sonore et de chants retournés en

     musique d’abeilles.

 

 

Chant du solstice

 

Quand tombe le solstice lent

Quand se cabrent les chevaux blancs

Que trois archers vêtus de de sang

Tirent sur le soleil levant.

 

 

Chant du fer

 

Pour que tous les délices soient

Cachés dans la rose de fer

L’archer des rites de la soie

Tient les trois flèches de l’éclair

 

La vierge à la robe de fer

L’ombre éternelle du sourire

La rose ardente dans la pierre

Où l’âme rêve à s’abolir

 

 

Chant du ciel

 

L’archer du soleil expirant

Tombé sur l’épouse vermeille

Devant la nuit du dernier sang

Garde une flèche pout le ciel

 

Aux lieux sévères du silence

Que les vents fassent mon tombeau

Brûlez mon corps, brisez mes os

Que je demeure en violence

 

 

Tao

 

Reine de jade vert et d’ivoire pâli

Sois la perle de sang et le cil des prières.

Sois la flamme éclairant les palais obscurcis

Où s’éveille un rêveur de laque rouge amère.

 

Un seigneur de la mer aux anciens chandeliers

Est venu ranimer les images obscures

Les archers endormis sous l’austère peinture

Dans l’eau verte du songe entourée de glaciers.

 

 

L’ARBRE DE GENGHIS KHAN

à Baudoin

 

Par la force des terres noires.

Par la marne et le limon, par la glaise et par le sable

Avec l’inculte, avec l’arable

Avec la boue des alluvions

Filtrant la pluie dans le granit

Ou mordant sur le cours des fleuves

J’écoute et je m’élève sous la griffe des félins et les pattes menues des oiseaux.

Lissant ma joue aux doux plumages

Frottant mon torse aux doux pelages des renards et à la robe des hémiones

je bois, je mords, j’aspire et je me dresse vers le soleil.

 

Naissant des germes et des songes

La vie monte

Le temps rêve

Aux héritages de la pierre, aux dynasties des coquillages

Et à l’empire éteint des reptiles.

Histoire qui s’écrit sur le sable

Avec la plume des herbes folles ou la chanson des pourritures.

Naissant des étendues, montant des multitudes

Où Chronos à voix basse dispute avec les éléments

La vie monte, la sève gonfle mes canaux

Et moi, le père

Je la possède et je l’envoie avec mon cœur puissant à travers l’enchevêtrement

     de mes branches

Par mille et mille moyens subtils

Depuis l’accouplement monstrueux des racines jusqu’au ciel immuable.

 

Moi le père et l’époux déchirant qui œuvre et fais tumulte dans la terre

Je conduis vers le très haut mes filles innombrables frissonnantes comme un

     troupeau de cavales

Là où sont les grands pâturages du soleil.

Nul ne connaît plus le nombre de mes branches, ni le chiffre de mes tribus de

     feuilles. Innombrables sont les nations d’oiseaux qui chantent dans mes

     feuillages. Innombrables les morts et les renaissances mélodieuses.

Nids brisés, plumages délicats, squelette qui fut l’aigle ou le rossignol, tout

     retourne à la racine, à l’obscure mâchoire de Saturne, qui broie, qui brise

     et qui propulse

La force de la vie jusqu’au ciel dominé.

Et là-haut, plus haut que la flèche des forêts, plus haut que la cime de Pamir

Je plane et je contemple

Le lit des fleuves qui s’en vont, grands mulets gris dans les vallées irrésistibles.

Je contemple la lente migration des montagnes et les chutes de l’avalanche.

Je bouge une feuille et l’oiseau meurt, j’abaisse une branche et le lion est

     frappé. Je m’agite dans le vent et les peuples roulent à mes pieds, leurs

     œuvres s’écroulent et leurs eaux se tarissent.

 

Au sommet de ma force, au sommet de mon âge et de ma hauteur

Tu restes seul en face de moi, pour que je puisse te comprendre :

O grand arbre du ciel, sans feuilles, sans tronc et sans racines.

O grand carré qui n’a pas d’angles

Grande voix qui ne prononce pas de paroles.

Il ne me reste qu’à t’entendre

Puissante jubilation pacifique, peuple d’écailles d’azur et de points d’or

Vaste poitrine du monde où l’enfant merveilleux, au tribunal de l’abîme,

     a retrouvé son hémisphère soleil et revêtu son manteau rouge.

 

Habitant des cieux immuables

Et toujours habité par l’éternel ciel bleu

J’ai vu de nos deux regards qui s’affrontent

L’oeuvre naître aujourd’hui.

Moi, le père à l’immense chevelure

Le père du Jour

A chaque aurore le premier et le dernier avant la nuit

Des convives de la lumière.

Le ciel vers qui je me suis tant dressé,

Irréductible, insatiable,

Neiges, vents, pluies, orages, sécheresses

Usant leur force contre moi,

Le ciel a fait en moi son œuvre.

Moi le terrible père

Juge de l’homme dans la plaine et des démons errant des montagnes

Je t’ai senti monter en moi, venant des terres noires et du sang frais de l’origine

O souterraine voie lactée, profonde force maternelle.

Et je suis mère des nations

Mère des sources, des troupeaux et des images salvatrices

Mère d’amour aveugle et du sommeil profond

Mère de l’ombre. Enfin !

 

Tendu toujours vers la lumière, j’ai tout foulé autour de moi.

Mais l’heure vient où le vol de l’aigle ne le rapproche plus du ciel et l’éloigne

     seulement de la terre.

Au sommet de ma force et de mon âge, dans un instant de grande félicité, j’ai

     compris qu’il était vain de m’élever encore.

Me souvenant avec regret d’une mince fontaine où je m’abreuvais autrefois, je 

     me suis tourné vers la terre.

Avec la force et l’amour du soleil, je projette sur elle une ombre immense, cette

     ombre est douce.

Des plantes, des oiseaux et des troupeaux sans nombre y vivent puissamment

Et les rivières et les saisons coulent comme autrefois sur les amours du cerf et

     les mouvances du saumon.

L’antique race et les enfants de l’aventure se sont mêlés dans le sillon

Et sur le sable des villes mortes où le renard fit sa tanière

C’est dans ma paix qu’ils rebâtissent. Provoquant leur terrible mère

Avec la pierre d’oubli.

O terre ! Là où l’ombre est la plus dense, où seul croyait régner sur l’œuvre des

     racines l’effrayant tumulte du cœur

S’étend une herbe encor plus fraîche. Là se cachent dans les délices, une

     source, des chevreuils

Et sur la flûte des amants

Une danse de libellules.

 

 

Géologie

Editions Gallimard, 1958

Du même auteur :

 Géologie  (10/01/2018)

Caste des guerriers (10/01/2019)