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  Ithaque et après (II)

 

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La poussière soulevée par le corps

d’Hector est retombée depuis longtemps

mais je la vois encore flotter

derrière les chevaux d’Achille.

 

Quand j’emprunte les sentiers

de l’île, mon ombre me quitte

et s’en va sur les chemins d’autrefois

où je fus quelqu’un. Et elle se penche

sur les ornières laissées par les chars,

anxieuse d’apprendre enfin

à qui appartient ce sang.

 

 

 

Je me souviens du bois de Perséphone

- les saules, les peupliers blancs

et le marais aux asphodèles.

Je me souviens des libations

autour de la fosse profonde,

du sang de l’agneau, de la laine

noire des brebis. Je me souviens

de mon effroi lorsque parlèrent

les ombres ardentes des morts.

 

Pour qu’il me soit resté des eaux

de nulle part si forte mémoire,

j’ai dû sans doute, là-bas, moi aussi,

manger un pépin de grenade.

 

 

 

Elpénor n’a jamais mérité

son nom, ni même

le bûcher et la tombe

que son ombre me réclama.

 

Homme piètre mais fameux marin,

il aimait les dieux et le vin.

Il fut l’un de ces innombrables

dont ont besoin les rois.

 

Une fois son corps brûlé

os et cendres furent placés sous terre

loin des fauves et des charognards.

Sur le tertre fut plantée sa rame.

 

Je fis cela pour que de l’Achéen

qu’il fut – quelconque –

une image demeure – image

de l’homme, non d’Elpénor.

 

 

 

Rois d’une terre

rois d’une autre

- peu de chose

quand soudain venait les toucher

la Parque de mort.

Dans l’herbe haute ou la poussière

ne restaient plus que corps inhabités,

gestes éteints, bouches dures

qui ne diraient plus les secrets.

Vainqueurs et vaincus : même sang

- et les bûchers nous permettaient d’oublier.

D’autres viendraient qui reprendraient

les rôles abandonnés.

 

Je me souviens du dos d’un rameur

entre Charybde et Scylla, de la nuque

en sueur d’un Troyen, de la joue

d’une fillette morte, de cette façon princière

qu’avait Diomède de guider les chevaux.

 

Je me rappelle les aubes et les crépuscules

sur la mer, des criques, quelques fleuves,

des places et des rues soudain muettes,

des escaliers tachés de sang.

 

Je me rappelle une couronne de fleurs

bleues sur les draps blancs de Calypso.

 

 

 

Quand Calypso cherchait sur moi

l’odeur du sang troyen

je respirais sur tout son corps

les parfums mêlées de la menthe et du thym

et m’accrochais à ce fragile espoir

qu’ont les vivants de croire que rien

jamais, ne meurt de ce qui fut.

 

Et j’allais sur les falaises de son île

contempler les mers successives

dans lesquelles chaque jour

se noyaient mes Ithaques.

 

Sans saveur alors les choses réelles.

En moi s’étendait un désert que rien

- pas même la véritable Ithaque –

ne parviendrait ensuite à repeupler.

 

 

 

Passé et présent doivent suffire

à nos soifs. J’ai toujours détesté Cassandre

cette vierge aux yeux d’étoile filante

lapant l’eau verte de l’avenir

- et sa bouche laissait échapper

des serpents impossibles à tuer.

 

Je la vois dans l’ombre d’Agamemnon

monter le chemin en pente menant

aux tours de Mycènes, oubliant

que le destin lui parle encore à l’oreille.

 

 

 

Devine-t-elle que la mort est cette chienne

au regard d’épouse bafouée

qui vient soudain lui lécher la main ?

Sait - elle qu’un poignard

luit déjà sous la table

où bientôt couleront les vins ?

Ou - aveuglée par un ciel qu’elle ne connaît pas -

croit - elle que cette fois, cette unique fois,

ses visions l’auront égarée ?

 

 

 

Citernes et puits partout étaient les mêmes.

A Sparte, à Pylos, les jeunes filles penchées

sur la margelle avaient cette même allure

de roseaux courbés par les vents,

et elles marchaient semblablement

dans la poussière, bras levé

pour tenir immobile l’amphore.

Et partout – comme ici, jadis – les choses

s’offraient dans une clarté

qui ne finirait pas.

Et cependant ma bouche restait sèche,

et mes mains hésitaient toujours

à prendre l’eau et le miel.

Entre toute chose et moi, un espace

que rien ne pouvait combler.

Tant de frontières hachurant le cœur

- c’était l’exil !

 

 

 

Je marchai distraitement sur ces terres

et pourtant le ciel et la mer

n’étaient pas barbares

qui me parlaient si bien d’Ithaque.

 

J’arais dû alors écouter

la leçon des oies sauvages

ouvrant parmi les nuages

passage pour d’autres désirs.

 

 

 

Roulé dans les vagues d’une mer sans nom

et promis aux abîmes d’Hadès

- nulle chouette autour de moi

mais un peuple gris de goélands –

je me souviens d’une esclave, de son oreille

nichée dans la forêt de ses cheveux,

oreille toute semblable à celle

de Pénélope où si souvent, jadis,

je glissais une langue furtive.

A cet instant, les dieux oublièrent

mon sillage – une grève me fut donnée.

 

 

 

Pas de linge étendu sur la mer.

Ni toits, ni chemins, ni encore

dans ces paumes liquides les lignes

où se lisent nos vies.

Mais toujours, je songeais

à planter des bornes,

à donner à ces îles éparses,

à ces troupeaux de vagues, un berger.

Si j’avais pu dire alors : ici commence

et finit mon royaume, peut-être, alors,

aurais-je oublié Ithaque.

 

 

 

Lorsque Circé m’invita au lit,

il y avait des flammes dans l’âtre,

des ombres mouvantes au plafond et des lueurs

violettes brûlaient les draps du lit

sanglé de cuir rouge.

 

La beauté toujours est menaçante

et je n’étais qu’un passant sans armes.

Au-delà de ce corps si blanc, je ne voyais

que des fleuves sombres et la mort.

Mais, elle, ne songeait peut-être

qu’à ajouter un peu de douceur au monde

 

 

 

Je n’ai pas connu Nausicaa.

D’elle, je ne vis qu’un sourire, une hanche

légère soulevant la robe de lin.

Je n’ai jamais dormi à son ombre.

 

De toutes les femmes

dont je garde l’image, c’est elle

qui m’est la plus présente.

 

 

 

A Dodone je comprenais les mots de Zeus

agitant les feuilles du chêne.

Les dieux, alors, parlaient-ils plus fort

ou avais-je meilleure oreille ?

 

Aujourd’hui je vais d’arbre en arbre,

d’autels en tombeaux, mais reste sourd.

Ithaque, désormais, dérive si loin

de tout qu’aucun oracle ne peut

s’y faire entendre.

 

 

 

Mon fils me ressembla longtemps

puis il devint ce qu’il était

- un homme semblable aux autres,

aimant les discours, les jeux,

les pillages, brûlant de régner enfin.

 

Il ne sait pas encore que d’un roi

son père n’est plus que l’ombre,

que cette ombre, même, m’est étrangère,

que lui et moi n’habitons

plus la même Ithaque.

 

Sous peu, je lui remettrai le sceptre.

Qu’il goûte à son tour l’amertume

de n’être plus aux yeux de tous

qu’une image et un nom.

 

 

 

Sans doute y a-t-il encore

aux bords où j’allais jadis

terres et mers que j’ignore.

Peut-être suffirait-il de s’en aller

sans se retourner. Devant moi, alors,

d’autres espaces.

 

Mais j’ai déjà vu tout cela surgir

demeurer un instant puis s’effacer

avec les sillages. J’ai connu

les aubes et les soirs, le sang

et la paix, et l’amertume

de toujours revoir ce que j’avais vu.

 

Quand la lumière de l’improbable

se glisse sous la paupière du ciel

je ne sais plus que fermer les yeux.

 

 

 

Echoué aux portes avec la nuit,

Cet aède inconnu à demi aveugle.

Sur la table basse lui furent offerts

viandes et vin. Ensuite il prit sa cithare.

Le dieu dans la bouche, il chanta la mer,

l’amour, le bruit des armes. Les lumières

alors me parurent plus vives

plus longues les ombres

plus vaste et plus profonde Ithaque.

 

je lui demandais son nom, sa patrie :

un dénommé Homère, né à Chios,

île où nul n’aborde jamais.

Marié dix fois, marin, dresseur de chevaux,

roi quelque temps, longtemps esclave,

ayant perdu tout ce qu’il avait gagné

- la gloire, les femmes, l’espoir,

ce qui passe pour le bonheur.

Il n’avait plus à lui que la poussière

des chemins et d’autres malheurs à venir.

Il connaissait mon nom, un peu ma vie

- ce peu semblait lui suffire.

 

Cinq jours durant, il resta assis

dans la cour au pied d’un mur,

écoutant le ciel, les arbres,

je ne sais quoi – peut-être un dieu

intérieur -, et tout entier livré

à la joie ou à la détresse

de n’avoir jamais bu aux eaux de l’Oubli.

 

En partant, il m’embrassa les genoux,

palpa mes mains et mon visage.

Il se rappellera une île rocheuse

et son roi, ce que le temps, sans doute

ajouterait à sa mémoire.

 

J’ai oublié son visage et sa voix.

je me souviens encore de ses chants.

 

 

 

Quelle que soit la porte

par où viennent mes songes

chaque nuit je vis une autre vie.

 

A mes côtés, je vois glisser

vainqueurs et vaincus mêlés

tous voués au même silence

tous emportés, hagards,

vers les eaux du Léthé.

 

Et j’ai beau leur tendre les mains,

les exhorter à demeurer fidèles

à ce qu’ils furent, j’ai beau tenter

de retenir leurs ombres, ils s’en vont,

décolorés, pressés de s’exiler

dans les ténèbres où nul vivant

ne viendra plus de leur mémoire

tisonner les cendres.

 

 

 

Je monte chaque jour

sur la Pierre du Corbeau

et je crache vers le ciel.

Chaque jour, marchant

dans la fumée des sables,

je crache dans l’eau vineuse.

 

Qui se souvient encore

du vieillard que je suis ?

Ithaque n’a plus rien à m’offrir

- ni vie ni mort.

 

 

 

Ne cessant de me trahir, les vivants

me quittent et vont grossir

les hordes oubliées du soleil.

Je sais où ils vont, je connais

leur future demeure  et cette odeur

de pourriture qui les suivra là-bas.

 

J’oublie leur bouche heureuse

d’autrefois. Je ne sais plus leurs mains

tendres, je ne vois plus que cette plaie

oblique dans leur visage – absence mal couturée.

Je ne distingue plus dans les nuits

que des moignons agités cherchant

vainement ce qu’ils ont perdu.

 

Puissent-ils avoir tout oublié

du jour, de la terre, des visages aimés .

Qu’il n’y ait même pas dans leur chair

cette écharde : un dernier pan de ciel

aperçu en tombant.

 

 

 

La mer t’enverra la plus douce

des morts, m’avait dit Tirésias.

A l’aube, je descends sur les grèves

écouter la mer, mais je n’entends

nul message. Seulement, parmi les vagues,

le murmure des Moires.

Bientôt, elles viendront cracher

sur mes lèvres leur salive mortelle.

 

 

 

Pénélope a brûlé son métier.

Les deux suaires de linon blanc

où seront versées nos cendres

reposent dans un coffre clouté.

 

Plus tard, quand nous serons

côte à côte couchés

dans le jardin, à l’ombre

bleue des oliviers,

ce sera la main du temps

et non une main humaine

qui de la toile, chaque nuit,

défera les fils.

 

 

 

Les oiseaux de nuit campaient à mes portes

l’eau des bassins était devenue coupante.

Je fis ce rêve : la mer montait, couvrait

les grèves, grimpait les pentes,

inondait le plateau aux chèvres.

Son dos de laine blanche ondulait

sur tous les chemins, et je fus emporté,

épave, les amers d’Ithaque au loin s’effaçant.

 

Je fis cet autre rêve : sur une mer

qui ne changerait plus, des navires

entraient au port et dégorgeaient

sur les quais des poulpes durs, luisants,

remontés un instant des abîmes

pour un saccage de routine.

Ils allaient, pressés, vers les murailles

sous lesquelles je les attendais.

J’avais préparé le lait, le miel,

les coupes où, leur tâche finie,

boiraient les mercenaires du destin.

Quand leur chef sortit son glaive,

j’étais déjà à genoux.

 

 

 

Au bord de ce chemin, jadis,

il y avait un arbre.

Il a disparu.

Nul ne se n souvient

de l’avoir jamais vu.

 

Ils sont ainsi,

tirant un trait sur ce qui fut

dans l’espoir que plus légers

seront leur marche et l’avenir.

Ils oublient, ils veulent oublier

tous ceux qui tombent un jour

sur la terre et s’y enfoncent

sans laisser de traces.

 

Oublier, moi aussi je sus longtemps

le faire, puis vint le jour

où je n’eus plus d’autre souci

que de creuser en moi pour les morts

- pour les petites ombres des morts

qui s’en vont, chaque nuit, sur les chemins

flairer les odeurs des vivants et passent

en piaillant dans les airs – une place,

où serait conservé un peu de leur image.

 

Depuis lors, ce que je tiens

contre moi s’en va, sable ou eau,

vers je ne sais quoi de lointain

au-delà de tout horizon

dans un autre monde où rien, jamais,

ne trouve une place et un nom.

 

 

 

Parfois, montant des nuits,

viennent à moi corps de cendres,

voix de neige, visages de sable.

Et ces errants méconnaissables

dérivant sur l’eau trouble des songes

avant de revenir à leurs lointains rivages

me tendent une lumière

dont sur ces bords, hélas,

je n’ai pas l’usage.

 

Les morts, au lieu de s’éloigner

avec le temps, prennent en moi

tant de place et tant d’éclat leur voix

que des vivants la vie me paraît obscure.

Leur langue n’est plus la mienne.

J’oublie les noms, ne sait plus

qui est berger, qui est gardien des portes,

et qui cet homme m’embrassant les genoux.

Je ne sais plus si cette ombre

est une servante ou Pénélope.

 

 

 

Les chouettes d’Athéna m’ont quitté.

Pour d’autres que moi, elles sont allées

ailleurs maintenir un peu de clarté.

Ce que j’entends au crépuscule

rimer dans l’obscurité , ce sont

les Parques, pressées de picorer

mes restes de vie.

 

 

 

Quittant leur nuit et réclamant

vengeance pour tous les morts

que j’aurais bafoués, les Erynies

se dressent à mes côtés.

 

Pour que cessent leurs cris,

pour que meurent les serpents

à leurs cheveux mêlés, je cherche

un mouton noir à leur sacrifier,

je cherche les mots que l’on m’apprit

jadis pour les apaiser.

 

Mais tout se dérobe.

 

 

 

Aux portes de mes crépuscules

vie et lumière se muent en eaux mortes.

Dans les nuits me voici chez moi

au cœur d’un très paisible enfer

où je n’ai plus à espérer

- seulement à contempler

le peu qui me reste à perdre.

 

 

Ithaque et après.

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 1993

Du même auteur : Ithaque et après (I) (16/09/2014)