Tristan_Klingsor_1_

 

La Taupe

 

Quand vous m’aurez, Seigneur, à mon tour englouti

Dans la rivière étincelante des ténèbres,

Quand vous m’aurez à mon tour culbuté

Dans ce gouffre peuplé de crabes étoilés,

Ne me demandez pas de venir devant vous,

Tremblant devant les yeux émeraudes de vos yeux,

Tremblant devant l’étain lustré de votre barbe,

Mais laissez-moi dernier dans la foule innombrable

Aux milieux des oiseaux bleus et verts

De votre paradis.

Laissez-moi dans un coin rêvasseur solitaire,

Laissez-moi d’un seul doigt doucement écarter

Le rideau sur la nuit magique du dehors,

Oubliez-moi pour que je puisse voir encore

Tournant dans la musique de l’immensité,

Sous son chapeau d’azur rayé d’un poignard d’or,

Ma folle et vieille mère la Terre

En sa robe de taupe argentée.

 

L’oiseau sur l’épaule

Editions L’Amitié par le livre, 1964