Federico_Garc_a_LorcaEn 1932

 

« Gacela » de la mort obscure

 

 

Je veux dormir le sommeil des pommes,

Et m’éloigner du tumulte des cimetières.

Je veux dormir le sommeil de cet enfant

Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.

 

Je ne veux pas que l’on me répète que les morts ne perdent pas leur sang ;

Que la bouche pourrie demande encor de l’eau.

Je ne veux rien savoir des martyres que donne l’herbe,

Ni de la lune avec sa bouche de serpent

Qui travaille avant que l’aube naisse.

 

Je veux dormir un instant,

Un instant, une minute, un siècle ;

Mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort ;

Qu’il y a sur mes lèvres une étable d’or ;

Que je suis le petit ami du vent d’ouest ;

Que je suis l’ombre immense de mes larmes.

 

Couvre-moi d’un voile dans l’aurore,

Car elle me lancera des poignées de fourmis,

Et mouille d’une eau dure mes souliers

Afin que glisse la pince de son scorpion.

 

Car je veux dormir le sommeil des pommes

Pour apprendre un sanglot qui de la terre me nettoie ;

Car je veux vivre avec cet enfant obscur

Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon et Bernard Sesé

in « Anthologie bilingue de la poésie espagnole »,

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

La guitare / la guittara (04/11/2014)

Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías / Llanto por Ignacio Sánchez Mejías (19/12/2015) 

Embuscade / Sorpresa (19/12/2016)

Chanson du cavalier /Canción de Jinete (19/12/2017)

Village / Pueblo (19/12/2018)

 

Gacela de la muerte obscura

 

Quiero dormir el sueño de las manzanas,

Alejarme del tumulto de los cementerios.

Quiero dormir el sueño de aquel niño

Que quería cortarse el corazón en alta mar.

 

No quiero que me repitan que los muertos no pierden la sangre;

Que la boca podrida sigue pidiendo agua,

No quiero enterarme de los martirios que da la hierba,

Ni de la luna con boca de serpiente

Que trabaja antes del amanecer.

 

Quiero dormir un rato,

Un rato, un minuto, un siglo;

Pero que todos sepan que no he muerto;

Que hay un establo de oro en mis labios;

Que soy un pequeño amigo del viento Oeste;

Que soy la sombra inmensa de mis lágrimas.

 

Cúbreme por la aurora con un velo,

Porque me arrojará puñados de hormigas,

Y moja con agua dura mis zapatos

Para que resbale la pinza de su alacrán

 

Porque quiero dormir el sueño de las manzanas

Para aprender un llanto que me limpie de tierra;

Porque quiero vivir con aquel niño oscuro

Que quería cortarse el corazón en alta mar.

 

in, Revue « Floresta de Prosa y verso, N°2, febrero 1936 »

Madrid, 1936

Poème précédent en espagnol :

Antonio Gamoneda : Blues de l’escalier / Blues de la escalera (04/12/2019)

Poème suivant en espagnol :

Felix Grande : Madrigal (20/01/2020)