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Un peuple s’étend aussi, mais parle par langues

se divise et se réunit, par

les yeux et les femmes et la parole

et par les doigts ou les bras

sur les bancs de bois, devant la bière, les warmi (*)

et le vin, le sucre peint et sculpté

en parlant les langues à la fois

et même en les mêlant un peu, celles-là

ou celles-ci, celles qui se disent

ici contre l’écusson de grès martelé

ou là contre les murs rasés et près des parpaings crevés

sur le bec de crête, ou derrière le remblai des rails

les coupoles bleues de faïence ou les cuves de gomme bouillante

se retrouvant partout dans le mélange

et se retrouvant pour parler après le travail

et dans la pause en fumant, ou par

dessus le vacarme des chaînes

et tout en lavant les entailles

concentriques, séchées au bout des doigts

avant la sortie, revenant

par la crête au pays de filles éventrées

un village sans heure

à dire, sinon dans la voix et avec

la gorge, pleine de couteaux

sans patience, et les voix coupées

la voix et le peuple taillés au couteau

les visages de fer et ceux des joueurs de ballon

ceux qui sont retranchés et ceux

qui ont encore à dire, les uns

et les autres, ceux qui se divisent

et se retrouvent, ou taillent les corps

par le fer, le plomb et le cuivre

çà et là, tatouant les visages

nouveaux, recommençant aussi les visages

et les déchirant, plus vite qu’un papier

mal coupé et taché, allant et venant

à travers les seuls extrêmes 

 

ce qui a lieu, on ne sait

où le maintenir et comment

le voir, à l’heure

de basculer avec le rebord

de grès et l’herbe rouge

dans ce qui est sans couleur, avec

le taillis des fers de lance

confondus, plantés

contre la pente, la lisière

retournée au-dedans

 

(*) warmi : femme, en quechua

 

Couleurs pliées

Editions Gallimard, 1965

Du même auteur :

« Le chemin noir vers l’eau retrouvée… » (14/12/2015)

« Le visage qui va… » (14/12/2016)

Partage des eaux (14/12/2017)

Droit de suite. I (14/12/2018)